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mardi 23 avril 2013

Vers une véritable démocratie


Suite de ma série sur la Morale, il est temps que je vous présente Etienne Chouard qui nous parle de la nécessité de réécrire la constitution nous-mêmes pour enfin espérer vivre en  démocratie.
Je l'ai découvert il y a deux ans lorsque que je travaillais à la préparation de TEDxMetz puis de TEDxLaDéfense sur les monnaies complémentaires. Ensuite, il est venu à Metz mais je n'ai pu m'y rendre pas plus qu'à TEDxRepubliqueSquare où a été tournée la vidéo ci-après:




Quelques éléments de biographie

Je vous l'avais annoncé depuis que j'ai entrepris cette série sur la Morale puis sur les scandales. Il ne s'agit pas seulement de s'offusquer de ce qu'il y ait de temps en temps une affaire Cahuzac. Il s'agit de s'interroger sur la véritable nature de notre liberté d'action et de notre pouvoir citoyen dans une société qui n'est peut être pas aussi démocratique qu'elle le dit. C'est en tous cas le point de vue d'Etienne Chouard (voir son blog). Il s'oppose notamment au pouvoir des banques de créer de la monnaie et il soutient le revenu individuel inconditionnel... toutes choses, je pense, qui devraient choquer ceux d'entre nous qui ont le monde de l'entreprise comme référence. Etienne Chouard est simple "citoyen" et professeur de droit et d'économie dans un lycée de Marseille, il se fit connaître en 2005 à l'occasion du référendum sur l'Union Européenne.

Il est apprécié des milieux "alters" comme ATTAC, pourtant malgré ses sympathies pour Jean Luc Mélenchon, il n'est pas forcément bien vu du Front de Gauche. Par d'autres, il a été accusé d'avoir des sympathies d'extrême droite et est parfois accusé de "complotisme". J'ai pris beaucoup de temps avant de parler de lui afin de me faire une idée personnelle et aussi en attendant de faire sa connaissance ce qui viendra sûrement prochainement. Je le crois tout simplement inclassable parce qu'il recherche des réponses bien plus fondamentales que celles que donnent les partis politiques même ceux qui ne cherchent pas à gouverner. Pour ma part, je trouve qu'Etienne Chouard pose les bonnes questions. A nous, qui avons un peu d'expérience de menues responsabilités, de nous préparer à inventer les bonnes réponses.

Quelle est sa thèse ?

Etienne Chouard recherche la cause des causes (en une sorte de questionnement aristotélicien sans le dire), l'essence de son questionnement est donc rationaliste. Il remet en cause des croyances individuelles et collectives bien ancrées en s'appuyant sur sa compétence en Droit Constitutionnel et en économie. Sa thèse est simple: notre renoncement est la source indirecte des injustices vécues par le Corps Social comme le montre le slide ci-dessous:

Il cite notamment le philosophe Allain pour qui le Juste ne cherche qu'à se gouverner lui-même d'où il suit que nous mettons structurellement au Pouvoir ceux qui sont les moins Justes ... puisque ce sont ceux qui ne se contentent pas de se gouverner eux-mêmes. Il cite aussi l'abbé Sieyès, premier "sociologue", élu du Tiers Etats et influenceur de la constitution de notre première République, pour qui il est impensable que le peuple dispose du Pouvoir ...

Quelles sont ses solutions ?

Elles s'articulent autour d'une idée centrale.  Dans la vidéo suivante, il parle de la mise en œuvre de cette idée de base: adopter une constitution rédigée par un corpus de citoyens lambdas choisis au hasard

E Chouard à Attac Metz le 22 Octobre 2011

Peu importe que le pouvoir soit local (municipal), diffusé dans le millefeuille des strates géographiques intermédiaires, national (partagé entre un exécutif et un législatif bicamériste ou autre chose ... ) ou européen. Le Pouvoir doit appartenir aux citoyens, ce que nous ne sommes pas et n'avons jamais été en application des principes de Sieyès. Il convient donc que les citoyens imposent la réécriture par eux-mêmes de LEUR constitution et que leurs représentants (ainsi que les fonctionnaires qui en dépendent) soient étroitement contrôlés par EUX en application de cette constitution !

En quoi sommes-nous concernés ?

Quand l'économie va bien et que la paix se maintient aussi longtemps que dans la période qui semble s'achever, la majorité dispose d'assez de marge de manœuvre pour vaquer à ses occupations et  pourvoir aux besoins des siens. Quand ce n'est plus le cas, le gâteau se réduit d'autant plus que le système de répartition est confisqué et donc inégalitaire, (voyez ce qui se passe quand quelques hauts fonctionnaires confisquent l'application d'une loi au profit de leur tranquillité) ... Il se produit alors des séismes qui remettent violemment en cause tous les Pouvoirs en place. On appelle cela des Révolutions. 

Ces séismes sont en général violents, stupides, injustes et s'accompagnent de reculs pour être finalement confisqués pour de nouveaux Pouvoirs. Les cas et exemples que j'ai mentionnés dans mes derniers articles montrent que les lignes bougent en bien comme en mal (c'est pour cela que je parle de morale). Nous devrions être incités à reprendre les choses en main sans forcément que la prise de nos Bastilles modernes nécessite de promener sur des piques la tête de boucs-émissaires comme J. Cahuzac .

Pourquoi en effet ne pas prendre acte de la criticité de la situation et revendiquer une nouvelle constitution plutôt que nous contenter d'aller voter en râlant ou de simplement stigmatiser stérilement le cynisme et l'inconduite de quelques uns ? Dans le même temps, dans de nombreux domaines économiques, sociaux, techniques, scientifiques, des solutions existent à notre portée ... ET ne peuvent pourtant pas être mises en place. Pourquoi ?

Next step:

Et si les réflexions d'Etienne Chouard ne concernaient plus seulement quelques marginaux idéalistes ? Le prochain article donnera la parole à Marcel Gauchet, un philosophe, historien déjà présenté dans ce blog, en train de finaliser une véritable "somme" sur la démocratie, et qui a une grande notoriété  d'audience notamment parmi les milieux intellectuels "reconnus" et auprès de certaines grandes entreprises. Vous verrez qu'il dit certaines choses similaires notamment sur le renoncement citoyen ...

dimanche 26 février 2012

Dopage et morale de la société de compétition

Affaire Ciprelli-Longo en France, condamnation de Contador en Espagne, ressentiment des espagnols contre les français depuis que Noah a dit tout haut ce que les sportifs français pensent tout bas ... Secrets de Polichinel, fiertés nationales tout à tour flattées puis blessées. L'opium du peuple disait-on à une autre époque. Quelle morale tirer de ces affaires ?

A différents moments, j'ai traité de morale (ou d'éthique). je vous renvoie par exemple à M. Benasayag sur légalité et légitimité et à Michel Serres sur le contrat guerrier. Disons aussi avec André Comte Sponville (qui fait pourtant partie du Comité Consultatif National d'Ethique) que je ne fais pas de différence morale et éthique, c'est plus simple. Nous allons donc parler de ce qui est bien ou mal dans le sport ... et un peu autour en élargissant le sujet.


Dopage pour dopage, quel est le pire ?

Il est admis que prendre des substances comme l'EPO qui améliorent certaines capacités naturelles, c'est tricher car ce n'est pas loyal par rapport aux concurrents qui n'en prennent pas et dangereux pour la santé du sportif. Par contre travailler quand on est malade en se bourrant de cachets, c'est permis. Se doper à la caféine, à la cocaïne, au canabis, aux amphétamines ou autres pour obtenir une promo plus vite que les copains dans tel cabinet d'audit ou pour ne pas être viré, c'est permis ... Admettons que le sport serait une école de la vertu et de morale plus contraignante que la vie courante de l'entreprise alors !

Deux gamins de 10 ans sont sélectionnés pour les épreuves conduisant aux championnats de France de Gym. L'un s'entraîne deux fois par jour et cinq à six jours par semaine. L'autre s'entraîne quatre fois deux heures dans sa semaine et suit une scolarité normale ... Le premier présentera bien plus tôt un programme de difficulté plus élevée de façon mieux maîtrisée. Il ira certainement plus haut que le second. N'est-il pas un peu "dopé" par son sur-entraînement ? Est-ce tout à fait bon pour son développement ?

Revenons à l'EPO. Médicament découvert pendant la guerre du Vietnam pour "doper" l'oxygénation naturelle du sang des grands brûlés dont une trop grande partie de la peau ne respirait plus. Un progrès médical non ? Oui mais on peut admettre que le sport doit se passer de la chimie ! Alors, et si pour hyper-oxygéner le sang du sportif, on utilisait un moyen "naturel": prendre du sang du sportif, le centrifuger pour l'hyper-oxygéner et le lui ré-injecter ? Pas de produit chimique, que du naturel ! Les nageurs l'ont fait un temps avant que cette pratique ne soit bannie par les instances sportives ! Avouez que différencier le bien et le mal dans le sport de haute compétition est une affaire subtile ! Nous ne sommes pas bien au clair avec nos questions morales.

Vous savez que je suis fan de rugby. J'ai pratiqué un peu et je me souviens des Spanghero, Dauga et de quelques grands joueurs mythiques à qui j'ai eu le plaisir de serrer les gigantesques paluches. Ces gars-là étaient impressionnants au naturel. Pourtant, regardez un peu la puissance des rugbymen d'aujourd'hui toutes catégories de poids confondues, observez les temps de jeu effectifs. Ils sont professionnels, ont des coachs personnels, des préparateurs physiques, des préparateurs psychologiques ... Ceux d'autrefois malgré leurs qualités et leur courage auraient été balayés par les jeunots ... Progrès de l'efficacité, hyper-spécialisation, ultra-compétitivité au point que le club promu de pro D2 fait souvent pâle figure en top 14 s'il ne trouve pas très vite de nouveaux sponsors pour renouveler l'équipe. Dopage par les investissements un peu non ?

Où veut-il en venir ?

A Jacquard
Dopage pour dopage, finalement qu'est-ce qui est le mieux ? Certains diront "ce qui respecte l'intégrité" du sportif. Je pense à Max Brito cet ancien joueur du championnat français devenu tétraplégique à l'occasion d'un placage reçu en coupe du monde de 1995 avec son pays, la Côte d'Ivoire ... Je pense aussi à ces nombreux gamins ayant côtoyé les nôtres dans les championnats de gymnastique et qui ne seront pas champions parce qu'ils se sont blessés, "cassés" à l'occasion de leurs dix ou douze entraînements hebdomadaires ... Dopage pour dopage donc, pas bien sûr que l'un soit meilleur que l'autre, ce qui n'est pas une raison pour additionner les risques ...

Je veux en venir à une opinion bien dérangeante y compris pour moi qui suis fan du rugby de haute compétition. Cette opinion émane d'un vieux sage que j'aime bien, qui sait ce qu'est l'éthique et qui, pour sûr, ne défend ni le dopage, ni la compétition. Pour lui la seule compétition qui vaille est celle qui conduit à se dépasser soi-même. Pas à vouloir gagner car fabriquer des gagnants, c'est aussi fabriquer des perdants. Voici Albert Jacquard sur la compétition:


Dans cette logique-là, la morale sportive et la morale tout court deviennent limpides, mais ce n'est pas encore notre société. Pour lui, l'essentiel est la collaboration entre tous ce qui va à l'encontre d'une société de compétition.

En quoi sommes-nous concernés ?

Eh bien le dopage est peut-être finalement une conséquence logique, une excroissance obligée de notre mode de fonctionnement. Le dopage ne serait que l'un des excès (pas forcément le pire) que provoque la compétition spectaculaire. Ce n'est pas le sport en soi qui est critiquable qui peut être un outil de développement personnel et collectif. Ce qui est problématique est l'excès de compétition dont le sport de haut niveau est l'illustration spectaculaire support publicitaire et aiguillon de la consommation à outrance. Et cette réflexion vaut pour toute notre société.

Albert Jacquard est un sage, utopique certainement. Il nous oblige non pas à seulement considérer l'illégalité du dopage mais à questionner l'excès collectif de notre société de compétition. Cela nous renvoie à mon billet sur les valeurs de la virilité. Virilité, compétitivité, profits, consommation, dopage, course à l'armement ... Il y a comme une pente logique, une même glissade hors du contrôlable et du raisonnable. Le sport est probablement le symbole pratique de tout cela: support publicitaire, défouloir social , rêve pour les plus jeunes, projection pour les autres, affirmation des identités diverses ... Pas étonnant que les espagnols se raccrochent en ce moment aux performances exceptionnelles de leurs sportifs à l'heure où la crise de leur économie révèle des déséquilibres et des absurdités qui coûtent très cher aux plus démunis ...

samedi 18 février 2012

Copier ou partager épisode 4 (Megaupload suite)

Voici un complément à mon dernier article sur la déconfiture de Megaupoad. Cette affaire illustre ces fameuses transformations discrètes qui sont sous notre nez et que nous ne voyons pas toujours.

Le point de vue d'un dirigeant indien, influenceur du web:

Pinstorm est une agence de communication sur le web, indienne et globale. Mahesh Murthy CEO de Pinstorm a largement contribué à lancer Yahoo et Amazon antérieurement, il me semble extrêmement crédible entre autre pour porter un regard sur l'affaire Megaupload.  EBP Lab est une plateforme web dédiée à l'identification d'innovateurs sociaux, entrepreneuriaux et environnementaux largement ouverte sur l'Inde notamment et qui a récemment invité Mahesh à Paris pour le présenter à un petit nombre de dirigeants français.

Je parlerai plus avant prochainement de Mahesh. Pour l'instant, voyons comment son point de vue d'influenceur des réseaux du net modifie ou complète le point de vue que j'ai déjà exprimé sur l'affaire Megaupoad. Commençons par le plus simple.

L'impérialime des lobbies américains:

L'action violente de l'État américain illustre la réalité d'un phénomène qui inquiète à juste titre. Elle justifie la réaction des "anonymous": la justice américaine ne peut théoriquement pas s'en prendre légalement de la sorte à des entreprises de Hong Kong, de Nouvelle Zélande ni à des ressortissants européens ne vivant pas sur son sol ... Que mes amis juristes viennent me contredire si je me trompe...
Cette image est ce que l'on trouve quand on veut télécharger un ebook sur le site de Megaupload France qui vient d'annoncer sa réouverture ...

Quelle que soit sa base juridique (réelle ou fabriquée), l'action américaine est simplement une action brutale qu'en d'autres temps, nous aurions qualifiée de totalitaire et d'impérialiste. Il semble clair que les USA ont usé de pressions en passant par dessus le droit souverain des états concernés pour faire un exemple ...

L'escroc tête à claques:

Ensuite, je maintiens que big Kim est un escroc et j'ajoute en ayant intégré les remarques de Mahesh, que c'est une tête à claques qui a stupidement provoqué les lobbies de l'entertainement business et qui a bêtement perdu la bataille de l'image: luxe ostentatoire, pratiques illégales sur la place publique, provocations multiples ... Jusqu'à son image physique mise en avant avec des vidéos le mettant en scène comme une rock star que la "bien-pensançe" du net ne peut durablement soutenir.

Les auteurs lésés:

Le gros Kim en facilitant le téléchargement gratuit d'oeuvres ne lui appartenant pas a trouvé un moyen de gagner de l'argent sans rien reverser aux auteurs. Du pillage pur et simple, de la prédation égoïste sous couvert d'altruisme en faveur des ados mélomanes ! Car sans auteur pas d'œuvres et comment produire des oeuvres si les auteurs ne peuvent en vivre ?

L'incontournable droit à la copie:


En même temps, ce qui est évident et que ne comprennent pas les média traditionnels en inspirant Acta, Sopa, Pipa et Hadopi , c'est qu'aucune puissance impérialiste au monde même avec toutes les polices et toutes les justices à sa botte ne pourra interdire la libre copie et les échanges gratuits sur le net. En tous cas, c'est à espérer.

L'irrésistible montée du modèle post-industriel global:


Il y a eu l' âge des lumières où, Voltaire interdit en France et protégé en Prusse, écrivait ses contes philosophiques et les faisaient circuler gratuitement sous le manteau pour être lus par quelques dizaines d'intellectuels dans les salons de quelques capitales ... Le monde a finalement fini par en être radicalement transformé.

Il y a eu ensuite l'âge industriel où quelques bourgeois capitalistes ont inventé la production de masse qui, pervertie par quelques poètes et jeunes gens iconoclastes et hédonistes, a fini par donner la société de consommation. Toutes les oeuvres grandes et petites sont devenues des produits achetés et vendus bientôt promues à grand renfort de média centralisés (journaux, radio, cinema, tv). La culture en boîte aux mains des médiacrates parisiens puis californiens. Corollaires: l'accès au public est limité aux auteurs reconnus, la plus grande partie des revenus va aux médias et aux éditeurs et à ces quelques auteurs. C'était l'ère du "one to many". L'oeuvre originale était finalement payée très peu. Par contre les nombreuses copies rapportaient beaucoup.

Tonymadrid Ph. CC-BY-NC-ND. Source : Flickr
Il y a maintenant le temps de l'internet, l'ère post-industrielle quoi qu'en pensent nos partis et nos intellectuels du passé qui aimeraient revenir en arrière. Chaque jour, 32 millions de personnes rien qu'en France se connectent à Google, pour une circulation totale de la presse papier de seulement 8,8 millions. Nous sommes entrés dans un âge qui conduit à un autre modèle, celui du "many to many".  Le net est la vitrine gratuite ou très peu chère qui permet de découvrir une oeuvre au quotidien. Ensuite, on va au concert ou au théâtre pour vivre une expérience "live" plus pleine et l'on paie les places très cher. Les facteurs sont inversés. Les copies sont gratuites, le live original est cher. (pour un article de fond sur les droits d'auteurs et la liberté, cliquez ici)

En quoi sommes-nous concernés ?

S'il avait voulu être juste, Big Kim aurait dû se préoccuper des auteurs, leur ouvrir ses sites, travailler en direction de la création, des jeunes auteurs, sponsoriser des spectacles originaux etc .... S'il avait voulu se protéger et durer, il aurait ainsi créé une image positive et défendable car en phase avec le phénomène. Il a pris sans réfléchir, sans contribuer au nouveau modèle, il va disparaître !

Cependant, Big Kim, n'est que le baobab qui cache la forêt ! Loin du spectaculaire et parce que je crois le mouvement irrésistible,  il faudrait donc plutôt chercher à convaincre d'une part les multiples sites qui ont déjà pris la place de Megaupload, d'autre part les "Majors" classiques de s'intéresser véritablement aux auteurs.

Un prochain article avec vidéo TED présentera un fascinante perspective sur le thème suivant: les auteurs constituent la véritable richesse et  tout le monde peut désormais devenir auteur ! Le véritable progrès qu'il faut défendre se trouve là. Parole d'auteur !

vendredi 27 janvier 2012

Copier ou partager (épisode 3), après "Megaupload"

Kim "Dotcom" Schmitz
La fermeture de Megaupload et l'arrestation des fondateurs de ce site de téléchargement renvoient à la question de la copie: partage ou piratage ? Il faut y revenir car on peut certainement lire ce fait divers comme un succès de la lutte contre le crime organisé ou comme une tendance conduisant à un choix de société à l'échelle mondiale, peut-être en train de se faire sous nos yeux et sans nous. 

J'avais déjà partiellement traité ce point deux fois. Ici sous l'angle de l'organisation et de la liberté du partage du contenu et ici sous l'angle pédagogique mais cette nouvelle affaire nous pousse plus loin je crois.

Que s'est-il passé ?

Le site megaupload comme Napster en 2001 a fait l'objet d'une action en justice de la part de l'Etat américain et Tom Schmitz le fondateur et ses associés ont été arrêtés en nouvelle Zélande et inculpés de divers chefs: Voici d'ailleurs une reproduction du début des 70 pages de l'acte d'accusation:
 

Que va-t-il en résulter ?

Tout d'abord, notons l'accusation de blanchiment d'argent ce qui nous éloigne un peu de la notion que nous voulons débattre ici. Ce site ne pourra plus fonctionner ... directement et d'autres plus petits vont prendre la relève et voici d'ailleurs une liste non-exhaustive communiquée par nos amis spécialistes:
http://filesonic.com, http://mediafire.com, http://rapidshare.com, http://oron.com, http://4shard.com, http://hotfile.com, http://minus.com, http://zhare.com, http://yousendit.com, http://sharedigger.com,, http://rapidsearch.infobind.com, http://www.daleya.com, http://www.filestube.com, http://www.keotag.com, http://dscargalo.com, http://search.axiomcafe.fr, http://uprius.com, http://www.5fox.org, http://ddlsearch.free.fr, http://dlseek.free.fr, http://www.buskka.com, http://www.rsdown.org, http://www.leechaa.com ...

On serait donc tenté de dire qu'à part pour Kim et les siens, il s'agit pratiquement et pour l'instant d'un non-événement. 

Pour certains, il s'agirait d'un signe du gouvernement américain montrant sa détermination après d'autres événements récents. En effet, rappelons-nous (lire ici) que Mercredi 18 janvier, divers sites dont Wikipedia US fermaient symboliquement pendant une journée pour protester contre les projet de lois SOPA et PIPA, nous y venons juste après, mais tout d'abord ...

Mega-big Kim, gentil ou méchant ?
Sa société a profité des tentatives précédentes des gouvernements de limiter les possibilités de distribution gratuites en "peer-to-peer" notamment après la disparition de Napster en 2001. Il a donc l'apparence pour certains d'un Robin des bois du net. Pourtant, j'ai l'impression que télécharger depuis Megaupload n'était pas gratuit, en revanche, les droits des auteurs n'étaient pas respecté. Un peu comme si Big Kim revendait ce qui ne lui appartenait pas ... en attendant son extradition nous verrons ce que dire le juge américain.

Rappelons-nous aussi que précédemment, il a été condamné pour diffusion de cartes téléphoniques volées, diverses escroqueries et détournements incluant des changements d'identités et de nationalités burlesques mais qui lui ont cependant permis d'accumuler de quoi créer megaupload et ses avatars. La police néo-zélandaise aurait saisi plus de 50 M€ entre autres ... un robin des bois probablement assez peu soucieux de redistribution ! Je dirais donc que big Kim est probablement bien un gros méchant (sous réserve de confirmation, 2 de ses "complices" ont été remis en liberté le 26 Janvier...). Lire ici pour vous faire votre idée. Je n'ai donc pas trop envie de pleurer sur le sort de ce genre d'escroc mais ...

Un point marqué par l'industrie du "content"dans une longue guerre ...
Maintenant, revenons à SOPA et PIPA (lois plus vastes et plus poussées qu'Hadopi en France), voici ce qu'en dit Clay Shirky, un expert bien connu de TED depuis plusieurs années, il parle ici à l'occasion du dernier TEDxNewYork il y a quelques jours:


Intéressant de prendre un peu de recul. Le problème posé par l'internet ne serait donc pas si nouveau, depuis des lustres, les industries du contenu cherchent simplement à faire interdire la copie et donc le partage. Et nous voyons que déjà les appareils électroniques que nous achetons sont parfois bridés pour nous empêcher d'utiliser cette fonctionnalité de base qu'est la copie.

Pourtant l'internet ouvre des possibilités que cette industrie de 1600 milliards de dollars et qui fait 6,6% de croissance par an ne peut encaisser sans broncher. Lire ici une synthèse du rapport annuel de PWC sur l'importance et les tendances de cette industrie. La vieille dame a donc bien quelques moyens d'exercer de discrètes mais puissantes pressions. L'enjeu économique est donc majeur: comment faire payer à tous ce qu'ils pourraient auto-produire et partager gratuitement et librement ?

Ne nous limitons pas ici à nous lamenter sur ce qui serait bien ou mieux ... considérons avec André Comte Sponville que ceci n'est qu'un problème économique. La morale est donc absente de cette affaire parce que par nature la logique économique n'est pas morale. Le "bien" des artistes, de la grande majorité des artistes, est malheureusement situé très à la marge de ce débat. Le reste est une question de lobbying tout à fait apte à mettre en mouvement les justices et polices de nombreux Etats. Raisons de plus pour se poser les bonnes questions dès maintenant.

Un choix de société ?

Les "anonymous" (terroristes ou redresseurs de torts ?) ont diffusé une vidéo qui appelle à s'élever contre la mise en oeuvre de la censure sur le net, la voici. Heureusement, elle n'a pas encore été censurée ! Il est vrai que si nous n'y prenons pas garde tout sera breveté et revendu ou loué. Cette question renvoie donc, sur le fond, aux limites qu'il faudra consciemment et démocratiquement mettre à la marchandisation. A l'extrême, toute information sur le net, (comme par ailleurs toute molécule d'eau ou d'air, toute semence agricole ...) appartiendra bientôt à quelqu'un et deviendra la source d'un droit et d'une royaltie ... donc d'une fraude et donc d'une répression.

Je ne sais s'il faut traiter les "Anonymous" de voleurs (comme le fait ici C. Barbier) ou de héros-visionnaires mais je me dis que cette question mérite une réflexion d'un autre niveau que les faibles et conformes commentaires des media habituels. Des décisions nettement plus démocratiques seront à prendre car il y va peut-être du choix du type de société dans laquelle nous allons vivre très bientôt.

Des mouvements comme "Zeitgeist" proposent une approche alternative libertaire, voici leur position:


Il s'agit donc de resituer le fait divers de l'arrestation de gros Kim dans une perspective plus large: l'affrontement de deux logiques (marchande vs libertaire) sur le net.  Celle-ci renvoie à son tour à un questionnement plus large concernant tous les aspects de la vie en société. Ce questionnement devient d'autant plus essentiel que, comme nous l'avons dit souvent dans ce blog, les gouvernements s'avèrent de plus en plus incapables d'apporter aux fissures économiques, sociales et environnementales des réparations actualisées et appropriées. Malgré le très long bras du gouvernement américain, malgré la pratique presque séculaire de normalisation policière du régime chinois et malgré les initiatives sécuritaires spectaculaires de notre président bien relayé par une administration jacobine, l'approche traditionnelle qui consiste à interdire et à brutaliser rencontre une opposition. Celle-ci est profonde, organisée et réfléchie et peut aussi se laisser aller jusqu'à transformer des escrocs comme big Kim en héros de la liberté (remarquez que je le vois mal en costume de Spartacus !).

En quoi sommes-nous concernés ?

Traiter ce nouveau fait divers par un haussement d'épaule ou avec des arguments trop rapides en considérant que ceci est une distraction de "geeks", serait une grave erreur. Au contraire, aborder le sujet du changement de société sous-jacent sous l'angle de l'internet et l'examiner comme une illustration, nous apprend trois choses à défaut de savoir quelle vision de la marchande ou de la libertaire s'imposera finalement:

1) Les partisans du repli identitaire (quels qu'ils soient: de droite, de gauche, religieux ou autres) ne peuvent gagner la partie car ils ne jouent pas dans la bonne catégorie. Le jeu ne peut être que mondial. Les principes de gouvernance à adopter doivent donc être globaux,

2) De tels sujets de société (au sens d'une société mondialisée évidemment) se posent avec acuité et tout de suite. Remettre au lendemain et "gérer" tranquillement la situation est exclu. Or justement, comment nos candidats à la présidence ont-ils analysé la situation ? Avez-vous été convaincus par la précision de leur vision en la matière ?

3) Prétendre répondre à la triple crise économique, sociale et environnementale avec les réflexes d'antan (Surveiller et Punir dans le cas qui nous occupe) risque de nous faire perdre du temps par rapport à l'urgence sociétale globale: la société sera-t-elle marchande ou libertaire voire un mix des deux ou bien même subtilement dictatoriale ?

Suite à cette article: ici.