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vendredi 16 septembre 2011

Edward Tenner: les conséquences inattendues de l'innovation

Voici une conférence TED d'un historien des technologies moins banale qu'il y paraît. Edward Tenner nous présente ici une vision "non-linénaire" du "progrès technologique". Vision ni idyllique, ni apocalyptique, mais sérieuse et utile. Cette conférence est un peu elliptique et, pour la traduction française que j'ai faite pour TED.com, il m'a fallu reconstituer une partie de l'articulation logique de la pensée de ce chercheur. Mais cela valait la peine.

Les idées sous-jacentes me semblent non seulement dignes d'intérêt mais, à la réflexion, elles sont extrêmement riches, voici:


L'innovation technologique a parfois, et même souvent, des conséquences inattendues comme l'illustrent les exemples cités par Edward Tenner. Le progrès technologique et les améliorations qu'il apporte au quotidien sont loin d'être un processus régulier et inéluctable. Tenner nous présente ici de nombreux exemples édifiants.

Quelles sont les leçons des anecdotes rapportées par E. Tenner ?

1) Le Story Telling: Même si certains ont trouvé cette conférence mal construite, il y a de très nombreuses idées et leçons à en tirer. C'est vrai, une suite d'anecdotes ne suffit pas et Tenner n'est pas un grand orateur, et pourtant, la conférence a été vue plus de 140000 fois en quelques jours, c'est cela la magie de TED. Compte tenu de la richesse sous-jacente des recherches de E. Tenner et de ses collègues, ce film ne leur rend pas totalement justice. C'est peut-être la limite du "talk" de TED. Raison de plus qui fait qu'une conférence TED doit être travaillée avant: répétée et re-répétée puis creusée après. Eclaircissements:

2) L'impact de la technologie sur l'évolution de l'humanité elle-même: l'agriculture est un progrès indéniable de l'humanité or les chercheurs montrent qu'initialement et pendant des siècles le progrès technologique a eu nombre de conséquences négatives. Raccourcissement de l'espérance de vie, diminution de la qualité de la ration alimentaire, asservissement de la femme, inégalités sociales accrues ... Les baguettes au Japon amenèrent une diminution de la denture et de la dent elle-même. Alors progrès ou reculs ? Heureusement qu'aucune ONG n'a mené d'enquête sur les conséquences de l'agriculture mésopotamienne (pourtant essentiellement bio !)  il y a 10000 ans car les conclusions du rapport eussent été dramatiques !

3) Les essais/erreurs: l'histoire de la médecine montre qu'il a fallu très tôt faire attention à ne pas causer plus de mal au patient qu'avant le traitement. Jusqu'aux débuts de la neurochirurgie qui montre que sans un travail minutieux de notes sur tous les essais et erreurs des interventions, cette discipline n'aurait pas avancé. Il fallait que les patients soient ignorants ou désespérés mais au bout du compte, nous en bénéficions aujourd'hui.
 
4) La complexité: au 19ième siècle, à ces effets inattendus et aux tâtonnements du passé s'ajoute un nouveau phénomène, celui de la complexité (dont je parle souvent dans mes billets). Tenner nous parle de Mark Twain qui s'est ruiné en faisant la promotion du typographe Paige, merveille de technologie pour l'époque mais monstre de complexité mécanique. Où l'on voit d'ailleurs que toujours plus d'une solution qui marche (ici la mécanique) peut conduire à l'impasse. Il fallait une rupture technologique pour faire proprement ce que la Paige faisait, il fallait attendre l'offset puis la photocomposition numérique.

5) Les leçons des catastrophes et des crises: le Titanic a coulé et beaucoup de passagers sont morts parce qu'il n'y avait pas assez de canots de sauvetage. Puis l'Eastland a chaviré à Chicago plus ou moins parce que l'on tiré des leçons du Titanic: on a rajouté des canots. Mais on a omis de repenser l'agencement et le lest et ce bateau a coulé emportant 815 personnes avec lui. Les catastrophes permettent de tirer les leçons mais il faut parfois plusieurs catastrophes pour tirer les leçons des erreurs des leçons de la précédente ... J'espère pour mes amis de Flamanville que nous n'aurons pas besoin d'un autre Fukishima dans le Cotentin pour tirer les leçons de nos approximations dans le nucléaire ...

6) Le risque des politiques de sécurité: parmi les leçons des catastrophes, il y a les procédures et les politiques de sécurité. Le chavirage de l'Eastland est un exemple mais nous en avons d'autres autour de nous. Je parlerai peut-être du grand guignol des mesures anti-terrorismes dans les aéroports mais je vous livre ici un fait divers qui concerne l'automobile et dans ce cas une "deutsches Auto": l'audi A6, voici le lien qui raconte comment un jeune fêtard est mort asphixié cette fin Août, piégé par le système anti-vol du véhicule familial. Il ne fait pas bon de s'endormir au volant mais encore moins de s'endormir dans une voiture de luxe verrouillée.

7) La collaboration: nous l'avons vu, les grandes crises ou les grandes catastrophes sont l'occasion de progrès technologiques une fois la complexité maîtrisée et les tâtonnements effectués. Les grandes crises ou guerres par exemple comme celle de 1940 sont aussi des aiguillons très fort du progrès. Exemple: la pénicilline découverte en 1928 et qui était produite expérimentalement en très petites quantités jusqu'au début du conflit. L'impératif d'améliorer les soins sur le champ de bataille a poussé les laboratoires à partager leur savoir et à collaborer (poussés par l'Etat américain) et en moins de 2 ans, l'industrie américaine produisait ce médicament par cuves de 40000 litres !

8) La pluridisciplinarité: au delà même du simple partage de connaissances entre experts d'un même domaine, il y a lieu d'observer les phénomènes technologiques de manière pluridisciplinaire, d'autres diraient "écologiques" (au sens de l'étude systémique des relations dans leur environnement et non au sens politique). Prenez l'histoire des lecteurs de bandes magnétiques d'IBM des années 70 qui tombaient en panne systématiquement lorsqu'ils étaient placés à côté d'un conduit de ventilation. La cause ? La composition chimique d'un bactéricide des systèmes de ventilation contenant des particules d'étain assez volatiles et mortelles pour les têtes des baies de lecture. Et pourquoi un bactéricide ? Pour combattre la légionellose ! Comme dit Tenner, c'était la première fois que des systèmes mécaniques (et avec eux des ordinateurs) succombaient des suites d'une maladie humaine !

9) L'écart entre développement technologique et prévisions des effets: du fait de tout ce que nous venons de dire, il y a lieu de travailler à comprendre et réduire l'écart entre le progrès et les prévisions des innovations technologiques. Pour Tenner le premier est en fait imprévisible mais il est globalement en croissance géométrique alors que nos prévisions "contrôlées" sont au mieux en croissance arithmétique. D'où un écart croissant et une perte de contrôle croissante. Cela peut expliquer le sentiment d'impuissance croissant que tout un chacun peut avoir. Faut-il pour autant revenir frileusement en arrière ... si tant est que cela soit possible ?

10) L'innovation en temps de grand stress (crises): 1929 et la grande Dépression qui a suivi est la décennie la plus féconde en innovations, la deuxième guerre mondiale a vu la mise en oeuvre industrielle d'inventions absolument majeures. Sans surprise les périodes de crises sont donc des périodes de grand stress créatif. C'est donc aussi sans surprise que notre présent marqué par la révolution des TIC et bientôt des bio-techs et des nano-techs sera vraisemblablement une période de ruptures majeures, d'ordre civilisationnel. Notre crise financière en est certainement un symptôme.

11) La rupture créative individuelle: sur un plan individuel, Tenner nous raconte l'histoire de l'invention du copieur de Rank Xérox dans les années 30 par un avoué aux dépôts de brevets qui ne trouvait pas de meilleur boulot mais qui en avait marre des systèmes de reproduction de l'époque. Le stress de la rupture individuelle par exemple dans une carrière est aussi une cause de créativité technologique.

12) Le principe de sérendipité: dans le cas de l'étude de Pasteur sur les vers à soie, Tenner nous dit que le hasard et ses conséquences chaotiques l'ont amené, partant d'un problème circonstanciel dû à la surexploitation industrielle du vers à soie, à formuler des principes généraux à portée majeure sur la biologie microbienne. Je me permets d'aller un cran plus loin. Adoptons l'état d'esprit du Prince Sérendip d'Horace Walpole et soyons prêts à accueillir les découvertes que nous ne cherchions pas mais que nous faisons tout de même. Cette fable a donné le concept de Sérendipité bien connu des cogniticiens.



En quoi cela nous concerne-t-il ? 

La foi et la nécessité: nous vivons avec ce dilemme depuis l'aube de l'humanité. A la lecture des conséquences inattendues et négatives relatées par E. Tenner, certains seront tentés de vouloir mettre la créativité technologique humaine sous contrôle pour sécuriser et probablement geler le tout comme l'inquisition apostolique et romaine. D'autres regarderont les conséquences bénéfiques des progrès technologiques et s'en réjouiront au point de développer des errements "scientistes". Ce sont à mes yeux les deux côtés éternels de la même médaille. L'important est probablement dans l'épaisseur de la médaille dont Tenner nous fait prendre conscience si on veut bien l'écouter sérieusement.

Le pouvoir du "ET": Nous sommes face à des défis écologiques, économiques ET sociaux sans précédents ... ET nous disposons de compétences et d'une expérience collectives sans précédent. Il y a donc des risques ET nous pouvons y faire face si nous le décidons. 

Je ne dirais donc pas comme E. Tenner que le chaos advient et qu'il faut en faire le meilleur usage. Je dirais plutôt que nous n'avons pas le choix et que la nécessité est un meilleur aiguillon que la recherche de sécurité. Pour ma part, je pense que nous allons être chahutés sérieusement et que des catastrophes de tous ordres sont probables (nucléaire, bancaire, bactériologique, climatologique ... pour faire référence à mes derniers billets) ET que l'humanité en tirera parti. C'est mon pari sur la résilience humaine. Par contre, pour faire référence à l'article de Paul-Henri Pion (juste en dessous), il ne faudra pas s'attendre à conserver nos "avantages acquis" individuels et collectifs ... la technologie n'est pas magique, les changements seront majeurs et souvent durs. Mais après tout, si des conséquences inattendues sont probables, elles sont par définition encore inconnaissables donc nous verrons bien. Le pire n'est pas certain non plus !

Pour aller plus loin (en anglais)
un article de M. Tenner, 
son site
un article court de Princeton University
et son blog

lundi 29 août 2011

Jessica Green: filtrons-nous les bons microbes ?

Michel Serres dans son "Nouveau Contrat Naturel" nous rappelle que le terme écologie désigne d'abord une science avant d'être un mouvement politique. Cette science se mêle d'observer un "objet" comme toutes les autres sciences mais cet objet est lui-même un système complexe, un "environnement".

Dès lors, l'objet de l'observation n'est plus jeté devant soi (objectum: « ce qui est placé devant ») mais un réseau complexe de relations ... Jessica Green est une écologiste scientifique et qui nous parlait ici à TED Global à Edimbourg en tant que "TED Fellow" (sorte de bourse de recherche) du résultat de ses études sur l'environnement microbien mécaniquement confiné de l'hôpital d'un point de vue "écologique:
Cette vidéo est la première vidéo de TED que Mélanie Chambaretaud traduit en français.  Bravo à elle !

En quoi sommes-nous concernés ?
J'avais évoqué à l'occasion d'un billet sur les accidents de la route que notre gouvernement serait bien inspiré de s'attaquer à un fléau national devenu plus important que celui des accidents routiers, celui des maladies contractées à l'hôpital: les maladies nosocomiales. 

Et voilà donc que cette chercheuse nous explique dans ce petit film que c'est justement parce que nous filtrons l'air des hôpitaux (et de pas mal d'autres bâtiments d'ailleurs) que nous en limitons sa bio-diversité microbienne à des micro-organismes proches ou générés par l'homme. Du coup, la probabilité de la présence de germes pathogènes pour l'homme (ici pour des organismes déjà malades) serait plus forte et une cause importante de maladies nosocomiales. Vous voyez que nous sommes tous concernés !

Quelles leçons en tirer ?
Tout d'abord l'écologie est une discipline scientifique avant d'être une occasion d'empoignades (Notez que Jessica n'échappe pas à son lot de critiques, à mon sens, gratuites sur le forum de TED). Examinons donc d'abord les faits comme aurait dit Aristote. Ensuite, comme nous le faisons dans tout domaine, n'est-il pas frappant de constater que toujours plus d'une même solution qui a fait ses preuves finit par ne plus rien résoudre puis, comme ici, par créer de nouveaux périls ? 

Ainsi, dans les hôpitaux (j'ai d'ailleurs collaboré à un projet visant à améliorer la performance d'un hôpital en matière d'environnement contrôlé), la posture qui consiste à isoler les espaces sensibles de l'environnement extérieur dans un souci incontournable d'asepsie conduit à sélectionner un environnement encore plus pathogène. Tout se passe donc comme si, parvenus à un certain stade d'avancement, il serait nécessaire de "Lâcher Prise" pour rechercher des solutions dans une autre voie. Attention, je ne dis pas de tout laisser-tomber et de revenir aux cavernes, Pasteur ne doit pas être oublié, je propose de faire un effort de lucidité pour repérer ce qui ne marche plus ou qui a atteint sa limite de validité, de se retourner vers les disciplines qui innovent et de travailler avec elles pour concevoir de nouvelles solutions. 

Pas des solutions forcément radicalement nouvelles scientifiquement d'ailleurs mais à coup sûr radicalement casse-pieds au regard des institutions et des habitudes de pensée existantes.

mardi 14 décembre 2010

Van Heerden: rendre le travail équitable !

Il y avait le commerce équitable, grâce à Auret Van Heerden, il y a maintenant ce que j'appelle "le travail équitable". Ce militant d'ONG dirige la Fair Labor Association qui se bat pour que le travail mondialisé devienne peu à peu "équitable" au sein de la République de la Chaîne Logistique Mondialisée ! Il pourrait en remontrer à nos bataillons français d'Inspecteurs du Travail en matière de Droits de l'Homme appliqués au travail. Pourtant, il se bat à une échelle bien plus utile avec des moyens bien plus réduits et avec des réussites probantes ...
J'ai traduit cette intervention et je remercie ma fille Mélanie de l'avoir relue et corrigée, parce que Van Heerden, au fond, apporte deux choses, particulièrement utiles aux francophones d'aujourd'hui. Il nous donne deux leçons de pragmatisme, voici la vidéo puis mon commentaire:

1) Pourquoi perdre notre temps à stigmatiser les Etats voyous et les multinationales avides ? Le pouvoir de changer est ailleurs: il se trouve dans la Chaîne Logistique Mondiale elle-même. Comment agit-on sur elle ? En faisant la morale à tout le monde ? Non, en partant des clients qui peuvent faire pression sur les marques qui font pression sur les fabriquants qui adaptent en conséquence leurs contrats avec les sous-traitants ... Première leçon de pragmatisme !
2) Je lis et j'entends beaucoup de choses sur le mode: un petit nombre de riches bandits asservissent la planète, notre monde se meurt, nous sommes à la veille d'une révolution ... Certes mais, que faisons-nous ? Van Heerden n'a pas vécu comme nous dans le mythe de la révolution française, à la place, il a survécu aux geoles et aux tortures du régime de l'apartheid. Il regarde les manifestations modernes de l'exploitation de l'Homme par l'Homme avec l'idée de trouver des solutions utiles. Deuxième leçon de pragmatisme !
Encore une fois, des initiatives intelligentes nous viennent d'Afrique ! Je suggère que nous retirions nos boules Quiès et que nous écoutions ce que des gens intelligents ayant un vécu différent du nôtre (et ici, le vécu est lourd) proposent pour faire changer ce qui doit l'être au niveau où cela doit l'être.

lundi 22 novembre 2010

Sulfure d'hydrogène et extinction de l'humanité

Aujourd'hui, je voudrais parler de Peter Ward toujours à TED.com. Je viens de corriger la traduction française, non sans mal d'ailleurs. Il s'agit d'un paléontologue américain qui ne croit guère aux extraterrestres. Mais là n'est pas l'essentiel.

Il présente l'apport très récent de scientifiques montrant que se sont manifestées des émissions massives de H2S comme conséquences secondes de catastrophes naturelles comme des éruptions volcaniques majeures, la collision d'une météorite ou autres. Au moins 5 épisodes qui causèrent, dans l'histoire de la vie sur terre, des extinctions massives. Il en déduit une théorie selon laquelle la vie serait suicidaire ... (voir son livre l'hypothèse de Médée).

J'en retiens tout d'abord que l'apparition massive et spontanée de H2S est aussi une conséquence de l'augmentation du taux de CO2 dans l'atmosphère et qu'en divers points du monde, on constate en ce moment l'apparition de H2S. Nous serions effectivement mal "barrés".

Ensuite, paradoxalement, cette conférence révèle en même temps une bonne nouvelle pour la médecine urgentiste. En effet, nos petits ancêtres mammifères ayant survécu à ces épisodes d'extinctions au H2S, il semble que nos cellules aient acquis la capacité à hiberner en présence de ce gaz en forte concentration (80 unités par mille).

Conséquence: un organisme inhalant du H2S peut être refroidi de 15° pendant plusieurs heures, le temps de le transporter dans un établissement bien équipé capable de le sauver en cas d'accident. Reste un risque d'endommager le cerveau ...

En gros, le H2S, conséquence catastrophique du réchauffement climatique risque de détruire la vie sur terre d'ici quelques centaines d'années mais depuis quelques temps, il permet d'envisager de sauver les victimes d'accidents ! Le pire et le meilleur.

samedi 20 novembre 2010

Optimiste ou pessimiste ?

Encore une conférence TED.com. Un peu ancienne, 2007, je viens d'en publier la correction de la traduction. Il s'agit de Larry Brillant médecin, éradicateur de la variole et directeur de la branche philantropique de Google, google.org.

Larry Brilliant fait d'abord un tour d'horizon des catastrophes climatiques, humanitaires, épidémiologiques et socio-politiques qui nous guettent. Puis il décrit les avancées accomplies récemment. Il nous livre enfin la raison de son optimisme. Ayant été l'artisan de l'éradication de la variole, qu'il considère avoir été le plus grand fléau de l'histoire de l'humanité, il se dit confiant en nos capacités à faire face aux nouveaux défis.

Bien qu'ayant un point de vue différent de celui de Tim Jackson, il part du même constat, depuis 50 ans nous savons et nous ne faisons pas grand chose. Mais le parcours très improbable et impressionnant de Larry Brilliant lui fait finalement choisir le camp des optimistes. Et vous, êtes-vous optimiste ou pessimiste ?

mardi 16 novembre 2010

Tim Jackson: croissance ?

Encore une nouvelle conférence TED par un économiste et dont j'ai aussi eu le plaisir de relire et corriger la traduction française pour TED.com:



Alors que le monde doit faire face à la récession, au changement climatique, aux inégalités et plus encore, Tim Jackson dont voici les références du dernier livre:Prospérité sans croissance : La transition vers une économie durable
lance un défi cinglant aux principes économiques établis en expliquant comment nous pourrions arrêter de nourrir les crises et commencer à investir dans notre avenir.

"
On nous persuade de dépenser de l'argent que nous n'avons pas pour acheter des choses dont nous n'avons pas besoin pour susciter des impressions qui ne dureront pas sur des gens dont nous nous fichons éperdument"

Cette phrase résume la situation sur laquelle Tim Jackson nous demande de nous interroger. Il nous pose des questions qui nous obligent à ramener notre système à la réalité.

Tout d'abord, notre système économique épuise les ressources planétaires mais ne pouvant se passer de croissance, il nous contraint à investir pour consommer toujours plus de produits nouveaux et inutiles. Le besoin de nouveauté est d'ailleurs inscrit dans les gênes de notre espèce qui s'est montrée extrêmement prête à évoluer donc à accepter la nouveauté. Ceci nous met pourtant maintenant dans l'impossibilité de traiter les problèmes de long terme que notre trajectoire actuelle nous empêche de résoudre.

Autre question: pourquoi ne mettons-nous pas en oeuvre les mesures de bon sens évidentes permettant de régler les questions écologiques qui plus ait en réalisant des économies au passage ? Nous ne sommes pas concentrés sur l'essentiel ! Quel serait l'objectif du consommateur ? Il répond en citant Mary Douglas: " participer à la création du monde social et y trouver une place propice". Se pourrait-il alors que notre système visant à se doter de la nécessaire composante matérielle de cet environnement auquel nous aspirons tous ait totalement manqué d'adresser la composante humaine et sociale ? Se pourrait-il qu'une ancienne bonne solution à un vrai problème soit maintenant devenue obsolète et que sa répétition systématique ne fasse désormais qu'aggraver le nouveau problème qui est le nôtre ?

Quelles solutions ? Peut-être en direction des entreprises responsables ? Mais certainement en direction d'un investissement économique massif pour une économie de transition garantissant notre capital écologique et social. Et comment réaliser cela tout en traitant l'énorme problème du Développement dans un monde majoritairement pauvre ? Pas en détruisant le capitalisme mais en redéfinissant ce que cela signifie que d'être prospère chez nous tout en permettant à d'autres de le devenir aussi chez eux. Ainsi à la fois une forme d'humanisme serait réactualisée tout en accueillant de façon pragmatique le concept d'Ubuntu dont je vous parlais au sujet de la conférence du Dr Ayittey !


lundi 15 novembre 2010

Iqbal Quadir: des mobiles contre la pauvreté

Je vous présente une autre vidéo dont j'ai eu le plaisir de faire la relecture de la traduction pour la plateforme TED.com. Cette fois l'intervenant est un entrepreneur non un économiste:

Iqbal Quadir raconte comment son expérience d'enfant pauvre au Bangladesh, puis de banquier à New York l'a conduit à lancer une start-up opératrice de téléphonie mobile connectant 80 millions de Bangladais ruraux -- et devenir un champion du développement de bas en haut.

Comme dans l'expérience de Mme Gabre en Ethiopie, le téléphone mobile, dans un pays sans infrastructure, est un moyen d'augmenter de façon gigantesque la productivité des plus pauvres en leur faisant faire l'économie de la perte de nombreuses journées de travail rien qu'en déplacements inutiles.

Le mobile permet l'accès à l'information; Celle-ci permet à tout un chacun même le plus pauvre de prendre une micro-décision. Comme l'écrit Armatya Sen, ceci est une innovation qui augmente le degré de liberté de l'acteur économique de base.

La solution ? Un opérateur mobile, une infrastructure portée par un réseau d'agences de la Grameen bank (la banque des plus pauvres de Mohamed Yunus), des entrepreneurs locaux investissant dans un téléphone à son tour loué à la minute aux plus démunis des plus petits villages. Une cascade de micro-entreprises et un début de développement car cette chaîne d'investissements innovants est très rentable. Y compris pour l'Etat Bendladais au budget duquel Gonofone, l'opérateur contribuait déjà en 2005 à hauteur de 190 M$ et servait 3,5 Millions d'abonnés. L'impact sur le PIB a été supérieur au total des aides internationales !

Pour en savoir plus sur cet entrepreneur: Quadir

Paul Romer: des villes sous contrat de développement

Je viens de finir la relecture de la traduction de cette superbe intervention de l'économiste Paul Romer sur la généralisation d'un type de développement fondé sur les "Villes sous contrat".

L'idée part notamment du constat de la réussite de Hong Kong et de la Chine mais aussi de quelques autres villes. Il s'agit pour un Etat souverain de passer localement contrat sur une zone donnée avec d'autres Etats plus "avancés" de proposer pour cette zone un environnement économique et social correspondant au modèle que cet Etat voudrait émuler. Deux principes sont impératifs:
1) Respecter la liberté de choix du gouvernement de cet Etat quand au périmètre de la zone et la durée de validité de l'accord local en échéange d'une délégation d'autorité à l'administration de la zone et ensuite pour le rythme et la méthode de déploiement de l'expérience dans le reste du pays.
2) Respecter la liberté de choix de chaque citoyen de l'Etat de venir s'établir dans la zone en échange du respect des lois en vigueur dans la zone puis de la quitter si son expérience personnelle n'est pas concluante.

Pour Paul Romer en effet, ce qui empêche le développement de manière concrète dans de nombreux pays, c'est la permanence de règles de fonctionnement inadaptées. Or changer les règles alors même que les gouvernants le souhaiteraient s'avère généralement impossible.
Et de finir en suggérant une telle expérience sur le sol de Cuba, à Guantanamo Bay en partenariat avec des pays comme le Canada, l'Espagne ou le Brésil.
Je ne sais pas si le succès serait comparable à celui de Honk Kong et de Shenzhen mais l'idée me semble séduisante.

Aux "pragmatiques" un peu sceptiques qui penseraient que ce sont des propos de café du commerce qui ne peuvent changer le monde, je dirais chiche ! De toute façon, le monde, il va bien falloir le changer ! Alors pourquoi rester sur les solutions qui ne marche plus ? Celle-ci, en plus, elle a déjà marché !

vendredi 12 novembre 2010

Le vrai sens du marché


Voici la seconde conférence dont j'ai traduit les sous-titres pour le site TED.com. Mme Gabre-Madhin nous explique ce qui, selon elle, empêche son pays, l'Ethiopie, et d'autres pays africains ne serait-ce que d'être auto-suffisants sur le plan alimentaire. Elle nous expose ce qu'elle a elle-même créé pour y remédier.
L'économie africaine, largement rurale, est non seulement écrasée comme le dit le Dr Ayittey par le népotisme mais aussi par des coûts de fonctionnement élevés car l'information économique et les infrastructures minimum y sont inexistants ou mal répartis. La réponse de Mme Gabre: une bourse des marchandises et une série d'innovations techniques et sociales. En quoi cela nous concerne-t-il ?

D'abord, l'Afrique peut se soigner seule et ne devrait plus avoir besoin de notre aide. L'Ethiopie peut d'une année à l'autre voir 14 millions de personnes courir le risque de mourir de faim et l'année suivante être obligée de laisser pourrir ses récoltes. Un marché de marchandises bien pensé et adapté à la situation du pays permet de régler ce problème (marché à terme) et aussi au paysan d'anticiper les futures récoltes et planter ce qui sera attendu demain tout en connaissant les prix pour ses productions.

Ensuite, non seulement l'Afrique peut se guérir seule mais elle peut exporter et nourrir d'autres hommes ! La production de l'Ethiopie en céréales dépasse déjà celle de l'Afrique du Sud. Et l'Ethiopie où est né le caféier pourrait ainsi redevenir le point focal de la planète pour cette production.

Au fait, est-ce que cela marche ?

Il semblerait qu'installer une bourse moderne dans un pays de la faim nécessite quelques ajustements: cyber cafés dans les villages, connexions satellites, normalisation, silos de stockage mais voyez vous-même: le U-tube Ethiopien

Enfin, les "marchés" qui sont tellement accusés par nos chroniqueurs quotidiens, nous sont ici expliqués dans ce qu'ils ont d'essentiels: mutualisme, infrastructures, normalisation, information. Un outil de base donnant de la liberté au paysan. Celle de planter telle ou telle variété, de la conserver ou de la vendre tout en sachant ce qu'il en tirera au marché etc ... Cette vidéo nous ramène à la réalité: la bourse de marchandises de Mme Gabre est un outil de base qui devrait aider le paysan à mieux nourrir sa famille !

Des basiques donc comme au temps de la création de la bourse de blé de Chicago en 1848 qui permettent globalement d'optimiser les rendements d'une économie autrement à l'agonie. Armatya Sen (prix nobel d'Economie) a démontré que les famines sont moins dues au manque qu'aux disparités de distribution de nourriture. Mme Gabre met en oeuvre ses thèses. Le fait que notre monde a probablement abusé des produits dérivés de produits dérivés ... sur les marchés financiers jusqu'à ce que les échanges n'aient plus qu'un très lointain rapport avec leur support physique (ici les céréales ou le café) justifie que l'on revienne à ces basiques.

Peut-être qu'une Europe aux jachères ultra-subventionnées et où les agriculteurs ne peuvent plus rembourser leur banque, aura un jour des leçons à prendre de l'expérience éthiopienne ?