samedi 24 mars 2012

Argent 4, entre incident de paiement et défaut de relation client

http://www.lavoixdunord.fr
Rétablissons le lien entre monnaie-instrument de paiement et monnaie-confiance. Ce faisant, c'est un pont improbable entre deux sujets de réflexion présents dans ce blog:  l'intérêt pour les monnaies communautaires et l'importance toujours pas bien comprise de la Gestion de la Relation Client en Entreprise et ses conséquences. Le tout, comme souvent, à partir d'une anecdote vécue:


Etape 1: comment passer rapidement du statut de client à celui de fraudeur

 
Un rendez-vous m'oblige à me déplacer en auto, je décide de passer à la pompe du Carrefour Market près de chez moi sur mon trajet de départ. Ce magasin a des pompes en libre service et d'autres avec paiement en caisse. Ma carte visa avait été refusée aux automates un soir et là, nous sommes en journée, je suis rassuré car si un problème survient, j'aurai affaire à une vraie personne.

Je me sers et passe en caisse dans mon véhicule. La carte est acceptée ainsi que le code ... la transaction est un peu longue. L'employée l'interrompt, la connexion est parfois difficile ... problème de ligne ... Après deux nouvelles tentatives (carte et codes à chaque fois acceptés), la caissière me demande un paiement par un autre moyen de paiement. Un autre moyen de paiement, pas une autre monnaie ! Le plein est important (presque le cinquième d'un RSA) et je n'ai pas assez de monnaie (!), j'ai fermé récemment mon autre compte Visa et je n'ai pas habituellement de chéquier ... Problème donc que je n'avais jamais expérimenté ... la caissière si !

J'insiste sur le fait que ma carte fonctionne habituellement (en fait, j'ai déjà eu un refus sur des automates cependant jamais à un guichet). Commence alors le petit jeu de la pression réciproque. Mon véhicule bloque toutes les pompes et d'autres clients attendent. Une dame viendra d'ailleurs fort désagréablement nous faire part de son inconfort du fait de la situation en demandant des explications de façon fort agressive. Je propose de demander par téléphone que mon épouse qui n'est qu'à 2 minutes de m'apporter un chéquier ... et ce n'est subitement plus une option. Il faut obligatoirement un paiement cash, "en liquide" insiste la caissière, liquide que j'ai dans le réservoir, pas sous la main. Je propose donc de signer une reconnaissance de dette et de passer le lendemain pour régler. Au passage, ce bout de papier-là est le signe d'une création monétaire mutuellement reconnue !

C'était prévu ! La caissière sort un imprimé, je n'ai qu'à signer. Ayant la mauvaise habitude de lire ce que je signe, je découvre une rédaction certainement abusive sur un plan juridique au terme de laquelle, passé un délai de 48 h, une procédure sera intentée contre le fraudeur pour "grivèlerie". Jusqu'ici j'étais un client mis en retard par son fournisseur, me voilà étiqueté fraudeur !

Etape 2: comment la "procédure" consacre l'abus de droit

Je signe en indiquant sur le document ne renoncer à aucun de mes droits car je n'entends pas reconnaître une quelconque fraude. De plus, ayant été victime en tant que client-patron d'entreprise d'une fraude mettant en scène certains de nos ex-employés et le caissier-pompiste d'un supermarché probablement complice, je commençais à trouver étrange un telle insistance à vouloir être exclusivement payé en "liquide"... suspicion réciproque !

L'échange quoique pénible du fait du regard exaspéré des autres clients, fut totalement courtois. Ce n'est aucunement une affaire de comportement ou une bête dispute où une maladresse en entraîne une autre ... je n'en aurais pas fait un article.

La caissière demande alors gentiment une pièce d'identité pour noter l'adresse puis ... refuse de me la rendre !  Je dois ensuite faire mes 300 km et en cas de contrôle routier ... mon permis de conduire devrait bien me suffire, entends-je ! Me voilà piégé car je suis bien élevé et l'on m'a appris qu'il est impoli de tenter de détruire l'hygiaphone et la petite baraque construite tout autour ! Je suis désormais furieux car me voilà symboliquement dépossédé de la preuve de ma citoyenneté et ceci de façon totalement arbitraire et sournoise. Je redemande ma carte d'Identité avec insistance. Nouveau refus. Argument magique: c'est la procédure ... face aux clients indélicats !

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, aucune possibilité de discussion ne semble exister, la procédure a heureusement tout prévu. Et deuxième argument magique, je serais bien le seul à avoir un compte ou une carte de crédit en état dont le paiement ne passerait pas s'il n'y avait pas une bonne raison (j'ai appris par la suite par le service Visa de la banque, que les incidents de connexion non élucidés représentent 2% des transactions, à vérifier !). J'abandonne donc ma carte d'identité nationale et je pars à mon rendez-vous. Pour l'auteur de "Stratégie de service" (photo de gauche), voilà bien un constat qui montre que la notion de "porte de sortie" proposée dans ce livre mériterait ... une nouvelle édition et un stage de formation pour le réseau Carrefour-Market.

Etape 3: comment le client s'oblige à devenir cyber-détective et reste fraudeur

Le lendemain, je vérifie auprès de ma banque que la demande de débit a été acceptée. Il arrive que la transaction mette 24 ou 48 h avant que la contrepartie comptable ne s'établisse. Le paiement est donc accepté et en instance (j'en ai la preuve sous forme d'une e-mail de ma banque), j'ai donc bien rempli mes obligations de client. En revanche, la caisse du supermarché n'a pas été créditée. Simple méchant bug, alors pourquoi tant de haine envers le client ? Cela devrait s'arranger.

Le service consommateur de Carrefour (fin du fin de la GRC) est "à l'écoute", bien "drillé" et poli, presque sympathique. Ils vont vérifier auprès du magasin (c'est une franchise). Et: ... c'est bien un défaut de paiement de ma part, ma carte d'Identité ne sera restituée que contre paiement ... Le tout dit de façon professionnelle sans qu'il puisse être imaginé que cette procédure abusive nuise d'une façon quelconque au client, ni par conséquent à l'image du groupe. Ma "preuve" n'est pas recevable, il faudra un relevé bancaire officiel (et attendre un mois donc bien après le dépôt de plainte par le magasin).

La Police me confirme que les stations services sont souvent victimes de fraudes et que l'on ne peut prendre ma plainte concernant ma carte d'identité... Il faut payer. Ceci est aussi un scandale car la Police semble méconnaître la défense des libertés les plus fondamentales mais il y a des causes plus importantes que celle-là, alors ... tout de même, j'insiste, je menace de saisir directement le Procureur de la République ... et puis l'adjudant est une femme qui m'a déjà entendu en tant que patron d'entreprise plusieurs fois victime d'autres faits et se souvient de moi.

Alors, elle convient que la position du magasin est illégale et propose de régler cela en appelant le Carrefour Market si zélé. J'y passe dans la foulée récupérer ma carte d'Identité auprès d'une responsable du magasin qui obtempère à contre-coeur. Je montre le mail de ma banque et j'espère que l'on va enfin facilement régler cela. Je propose de faire un chèque et de prendre sur moi de veiller par ailleurs à ne pas être débité du fait de la transaction toujours en cours. Nouveau refus: "c'est la procédure, en pareil cas (je suis donc toujours suspect de tentative de fraude) il faut payer en liquide, "en vrai argent", d'ailleurs puisque vous dites que votre carte de crédit fonctionne vous avez un distributeur pas loin ... sous-entendu si vous êtes vraiment de bonne foi, rien ne vous empêche de payer.

Etape 4: Relation Client-Canada dry !

Je prends donc encore un peu de mon temps puis je paie ainsi. Ma carte a été acceptée au distributeur bancaire, elle fonctionne, le problème est bien ailleurs. Hé bien cela ne change rien, ceci n'arrive qu'à moi semble-t-il. Et puis le système du magasin est fiable, il a été contrôlé, m'affirme-t-on ! La connexion ? Ce n'est pas au magasin de s'en occuper. C'est donc certainement au client de s'impliquer pour savoir où est le bug et assurément de vérifier qu'il n'est pas débité plusieurs fois ... Dernière faute de goût, personne dans le magasin n'a exprimé son regret quant à la gêne occasionnée ... et au temps que j'ai perdu.

Côté banque, plusieurs appels auprès du service Visa et de mon agence m'ont fait comprendre que personne ne sait précisément d'où vient le problème, probablement de l'opérateur des transactions. Personne ne fera de recherches ni d'ailleurs en s'engage à m'avertir au cas où la transaction fautive finirait par se boucler. Par contre, afin de me "sécuriser", je reçois (3 semaines plus tard) une nouvelle carte Visa (l'autre n'est pourtant pas en cause) ... avec une validité jusqu'à 2015. C'est de la fidélisation ça ! J'aurai droit à des excuses de la banque pour cela et toujours aucune explication. Les meilleurs auteurs en GRC (Gestion de la Relation Client) disent qu'un client mécontent est une opportunité de faire une nouvelle vente. Principe connu de ma banque. Il faudrait aussi se souvenir que cela ne marche qu'à la condition d'avoir préalablement rassuré le client en lui donnant par exemple une explication sérieuse et qu'il ait dit oui !

Les structures de "back office" (service consommateur de Carrefour, service Visa d'ING) peuplés de jeunes "execs" formatés et bien élevés n'ont pratiquement pas eu de valeur ajoutée. Sur le terrain, libre cours est laissé à du personnel peu formé, non-responsable et désagréable car parfois directement confronté à et souvent travaillé par la peur de l'agression. Malgré des années de discours marketing, de systèmes et de procédures, nous aboutissons à une impasse relationnelle dès que le système se grippe. Et au chien de fraudeur-payeur, de trouver les solutions aux failles d'un système qu'il entretient financièrement. Et c'est à encore à lui à qui l'on démontre d'un message violent que la boucle d'auto-contrôle ne se fera pas même s'il insiste et donc que l'apprentissage curatif n'aura pas lieu. Cela fait rêver d'autre chose ...

Thomasravaux.com
Faillite ordinaire et quotidienne de Carrefour Market que la prudence me conseille désormais d'éviter et faiblesse de ma banque (ING) qui m'oblige à ouvrir un deuxième compte Visa à la concurrence. Seul point positif, cette femme-adjudant que sa fonction a fait évoluer vers un rôle empathique de médiateur. Le "conciliateur du village", le seul qui ait su préserver la relation dans cette affaire, est donc ici la Police !

En quoi ceci vous concerne-t-il donc ?

Les structures, systèmes, équipes et managers mis en jeu dans ce type d'incident vous semblent ils au niveau de leurs prétentions ? La GRC n'est-elle pas le cataplasme managérial sur la jambe de bois procéduro-systémique de ces grandes organisations bureaucratiques et pourtant privées et incontournables qui encadrent notre vie quotidienne ?

Ajout du 20 Avril 2012:
 Sur ce point au moins ce billet aura peut-être un léger impact car lorsqu'on s'intéresse à la Relation Client chez Carrefour Market et que l'on saisit ces mots dans Google, le présent article sort en première page à la quatrième ligne:

Que se serait-il passé si j'avais été un petit jeune "basané" de notre banlieue difficile pas si éloignée, au volant d'une voiture déglinguée dans le contexte actuel de chasse aux sans-papiers ? Comment ce gamin-là aurait-il été "traité" et comment aurait-il interprété cela ? Tout ceci ne lui aurait-il pas paru hypocrite et injuste ? Aurait-il pu comprendre la complexité sous-jacente et dominer les émotions violentes qui ne manquent pas d'assaillir le mammifère quand il se sent grugé ou menacé ?

Enfin, revenons à la monnaie. Bernard Lietaer la définit comme un accord. Ce moyen de paiement instantané, facilitateur et sans frontière que représente ce morceau de plastique coloré appelé carte Visa est un sésame. Grâce à lui, on nous accorde une confiance relative qui permet l'échange économique. Parfois, ça bugue si l'on ne peut interroger votre crédit en ligne ! Et là, on revient à la monnaie papier qui semble plus concrète car la confiance s'envole. Plus de confiance dans le système de paiement, plus de confiance entre client et fournisseur. Ralliement à la procédure pré-établie et non-apprenante. S'installe alors immédiatement la violence symbolique de la menace juridico-policière. On peut comprendre aussi que parfois cela dérape ... où l'on comprend la nature relationnelle de la monnaie.

Il est urgent de disposer de monnaies communautaires. Elles offriront entre autres une alternative en cas de problèmes de paiement (dont la cause est la pauvreté bien plus sûrement que le ridicule bug que je rapporte ici). Ces monnaies apporteront à tous niveaux (individus, familles, voisinage et aussi entreprises !) un surcroît de confiance, de lien et de bon sens dont nous avons besoin pour continuer à assurer, malgré les crises, la survie d'une société un peu plus saine.

dimanche 11 mars 2012

Argent 3, les monnaies territoriales

Etienne Hayem
Insistons sur le thème de la monnaie. Nous allons ici creuser ce que sont les monnaies locales ou régionales que j'appellerai territoriales. Trop souvent, on considère la monnaie comme un sujet technique, ardu, que l'on laisse aux techniciens alors qu'il occasionne une prise de conscience sociétale. Ma rencontre cette semaine avec Etienne Hayem (à droite) m'incite à poursuivre l'explication avant de décrire, dans de futurs articles, les conséquences politiques et médiatiques de cette thématique de la monnaie.

Résumé des épisodes précédents.

Dans ce premier article, quelques définitions ont été posées: l'argent n'a de valeur que de lien. L'argent est en fait un accord permettant de réaliser et de fluidifier les échanges. Qui crée l'argent ? Les banques (à 90%) et ... à partir de rien (très peu de dépôts, de 5 à 10%, servent à garantir les prêts) en un phénomène de création monétaire qui n'est plus du tout (depuis 1973 en France) régulé par l'Etat, lequel emprunte massivement aux banques (sur le marché) pour dépenser plus qu'il n'a de recettes ... L'extrême complexité des échanges, le phénomène du prêt à intérêt et l'adhésion aveugle à un mécanisme efficace en période courte de forte croissance conduit d'une part à la concentration de l'argent dans les mains d'un petit nombre et d'autre part à la rareté de l'argent pour tous les autres acteurs économiques y compris les entreprises; L'effet devient violent pour le peuple en périodes de récession comme actuellement.

Dans ce deuxième article, étaient introduit le travail de Bernard Lietaer sur les monnaies communautaires où l'on constatait (avec les exemples du Wâra et de Wörgl) qu'en cas d'extrême rareté monétaire (crise des années 30), des monnaies complémentaires pouvaient à petite échelle contribuer à rétablir la situation. Ces monnaies avaient toutes un caractère "fondant" (rapide dévaluation) afin de favoriser l'échange et de dissuader la thésaurisation. Où l'on rappelait le mouvement des SELs, la référence théorique à Silvio Gesell et que celle-ci avait inspiré en Suisse une expérience qui avait prospéré à grande échelle jusqu'à nos jours. Avec le WIR, s'introduisait en plus de la thématique de la circulation monétaire, celle du financement des investissements (instrument économique et industriel central qu'aucun dogme anti-capitaliste ne peut confondre à mes yeux avec une représentation de ce qui est Mal).

Monnaies complémentaires, débat sur BFM:

Etienne Hayem qui croisa la route de B Lietaer et de JF Noubel est l'un des débatteurs sur cette émission de radio: lien BFM. Ce qu'Etienne viendra nous expliquer dans TEDxLaDéfense et que BFM ne lui a pas demandé, c'est comment il a compris ce phénomène de raréfaction de la monnaie. Ses études au Mexique et en Argentine en pleine crise y sont pour quelque chose. Importance du vécu, toujours !

La prise de conscience monétaire:

Ce qui paraît plaisant (comme dirait ma belle-mère) dans les monnaies territoriales, c'est qu'elles ont une ambition limitée, humaine. Pas de spéculation monétaire, les personnes ou les entreprises qui le souhaitent et qui se reconnaissent mutuellement, formant ainsi une communauté, échangent librement entre elles ce qui leur est nécessaire sans qu'un mécanisme parasite n'aspire le moyen même de l'échange pour le concentrer loin d'eux. Pas d'arme, pas de guerre, pas de larme mais une révolution ... discrète locale. Tenez, voyez cette vidéo de Télématin peu suspecte d'être sédicieuse:

Avez-vous remarqué l'introduction à propos du "fioretto" un peu condescendante du journaliste: "le village a moins de 600 âmes, et pourtant il frappe sa propre monnaie ..." Comme si c'était une question de taille, comme si c'était un exploit, preuve en passant de nos préjugés et de nos limites culturelles.

En fait, la prise de conscience pacifique et pragmatique se généralise du fait que, crise ou pas crise, les communautés ont intérêt à se prendre en mains. Il n'est peut-être pas vrai que ces expériences soient si anodines ni que leur ambition soit si limitée. Dans les expériences que je relatais dans mon dernier article, il y a eu des blocages politiques, juridiques et fiscaux. Elles ont fini par faire peur.

Pour l'instant, je voudrais seulement témoigner de l'importance et de la profondeur d'un phénomène. En m'appuyant sur ce site, qui est une vraie base de données sur les monnaies complémentaires, je voudrais brosser un rapide tableau géographique des monnaies territoriales pour montrer que nous ne sommes plus dans les années trente et qu'il s'agit peut-être d'un ras de marée "discret" qu'il conviendrait d'identifier, de comprendre et d'accompagner plutôt que de le combattre.

En France, l'histoire:

Livre tournois
Une monnaie locale qui eut une belle carrière: la "livre tournois" créée au 12 ème siècle tire son nom de la monnaie locale de l'Abbaye Saint Martin de Tours. Elle se développa ensuite après 1203 dans l'Anjou nouvellement rattaché au domaine royal puis dans tout l'espace royal au point de devenir la référence monétaire royale tout au long de l'histoire jusqu'à son remplacement en 1795 par ... le Franc ! (d'après son contenu en métaux précieux, une livre tournois de 1314 vaudrait 10k€ de 2011). L'ancêtre de notre monnaie nationale avait donc été une monnaie locale !

En France, les SELs:

Il nous faut vraiment changer de lunettes pour observer la vie des monnaies. Il y a des monnaies locales sociales depuis 1994 avec les SELs. Mais il y en a beaucoup d'autres depuis toujours. Savez-vous que par exemple que lors de foires de Champagne, déjà, afin de favoriser les échanges et d'éviter la thésaurisation, on inventa la monnaie "fondante". Au bout de quelques années, les monnaies usées étaient retirées de la circulation refondues (d'où le nom) et remises en circulation à raison de deux nouvelles pour trois anciennes ? Mais revenons à notre époque: voici la dernière née, la Mesure à romans:

Et parmi les centaines d'autres au sein du mouvement des SELS, voici le PANAME à Paris pour montrer qu'il ne s'agit pas seulement d'un phénomène provincial. Voici son site: http://seldepaname.lautre.net/

  • Au fait, saviez-vous que le sel a servi à payer les légionnaires romains ? Et qu'il s'agit-là de l'étymologie du mot salaire ?

En France, avec les entreprises:

Ces phénomènes sont-ils en train de se produire en marge de la véritable économie ? Vous savez bien que non, je l'ai déjà démontré avec l'exemple du WIR en Suisse. Voici un exemple porté par la fondation Macif: celui des Accorderies né au Québec et fondé comme ITHACA sur l'échange de temps. Il semble cependant que l'aspect monnaie soit moins présent que celui de bourse d'échange de "coups de mains".

Carte du réseau SOL
Le réseau SOL: il est présenté par les chercheurs comme une nouvelle génération du phénomène qui nous occupe. On trouve parmi ses membres des entreprises (Chèques Déjeuners, Macif, Crédit Coopératif), des collectivités locales (Niort, Toulouse), des personnalités du monde politique (Claude Alphandéry, Patrick Viveret et beaucoup d'acteurs locaux. A ce stade je ne peux détailler. Disons que le réseau agrée de nombreuses associations, collectivités, coopératives et PME afin de faire un lien entre monnaie communautaire, solidarité et développement durable.

Côté entreprises, évoquons pour être complets d'une part les multiples systèmes de fidélisation qui créent des points, des crédits ou des s'miles et qui ressemblent un peu aussi à des monnaies et d'autres part les monnaies-carbone.

En Europe:
Chiemgauer
Göttinger Geld
Chez nos proches voisins, le dernier LET est né en Flandres en Mars. Le bébé se porte bien, voici son site mais il vous faudra parler flamand.

Spécialement pour les conseillers de Nicolas s'ils viennent fouiner ici, voici ce que l'on trouve au pays d'Angela: par exemple à Göttingen (j'en profite pour saluer nos amis Dörner dont je ne sais s'ils sont utilisateurs), on trouve la monnaie ci-dessus qui fait partie d'une réseau de monnaies régionales.

Ce qui est intéressant ici c'est que, potentiellement, ces monnaies locales ne sont plus seulement locales, elles se dimensionnent à la taille d'une région ou sous-région et acceptent une part de convertibilité. Le Chiemgauer à Priem en Bavière semble marcher sur les traces de son ancêtre le Wâra... C'est pour cela que je crée ce terme de monnaie "territoriale". Les "regio" en Allemagne partent de la société civile comme les LETs mais peuvent comme dans "SOL" associer une forme de finance solidaire, une convertibilité restreinte avec l'Euro, des PME et ... des collectivités locales désireuses de booster l'activité localement.

Dans le monde:
Echange de Tumin
Parmi des milliers d'initiatives, il y en a beaucoup en Amérique Latine car les crises monétaires y ont pris l'habitude de laminer les peuples. Au Mexique, dans les environs de Véracruz, le Tumin permet aux indios Totonaques de survivre mais cela ne plaît guère aux autorités. Voici un article de Médiapart.

Bara Burkinabé
En Afrique aussi, bien sûr, les champions du monde de l'économie solidaire (avec l'Ubuntu) ont leurs monnaies territoriales, ici le Bara au Burkina Faso. Voir ce site.


Ithaca Hours
J'avais évoqué, le début des LETs avec Mickael Linton, parlons échanges et banque de temps. Des Lets basé sur l'heure. Il y en a désormais beaucoup sur ce modèle, le plus célèbre est sans doute celui d'ITHACA aux Etats Unis. Je le suis de loin depuis les années 2000 parce que nos amis d'échanges linguistiques les connaissaient en voisins. L'idée est que, dans notre société de services, c'est le temps qu'il convient d'échanger plus que des biens. Voici le site.

En quoi sommes-nous concernés ?

Si nous appartenons à une communauté, nous entrons en échange avec d'autres, une référence monétaire commune devient utile. Quand l'argent officiel n'est pas accessible, que faire ?

Le défit du moment est de choisir le moyen de régulation monétaire qui ne raréfie ni ne concentre de façon fautive le moyen de l'échange. Toutes les périodes de crise ont favorisé l'éclosion de ces monnaies alternatives, elles ont rarement prospéré. Rares aussi ont été les crises du passé aussi massives, répandues et pacifiques (pour l'instant) que celle dans laquelle nous sommes entrés voici 4 ans et dont je dis dans ce blog sans arrêt que nous ne sommes pas sortis. A quelque chose malheur est bon dit le proverbe.

Pour l'instant, les monnaies territoriales se présentent dans la sphère associative, solidaire et sont gentiment marginales. Si le phénomène prend de l'ampleur, la pression va augmenter ... Pour l'heure, je voudrais souligner l'approche allemande de monnaie régionale et l'idée de monnaies "territoriale" pour booster l'économie du territoire. Si des collectivités locales ou régionales françaises s'en saisissaient, ce pourrait être une idée de développement territorial dépassant de loin le cadre des SELs.

A suivre...

mercredi 7 mars 2012

Argent-dette, partie 2 : les monnaies complémentaires

Bernard Lietaer
Nous allons parler ici de monnaies complémentaires capables d'améliorer le système global et le niveau de vie local. Quand l'argent se fait rare, comment éviter que la pauvreté ne gagne tellement de terrain que la Société et l'Etat finissent par se déliter invitant finalement les pires démagogues totalitaires à festoyer de leurs restes ?

Résilience monétaire :

Commençons par cette assez courte vidéo de Bernard Lietaer. Bernard est un économiste belge, ancien banquier central et également l'un des concepteurs d'ECU (l'euro avant l'heure), il est devenu trader puis enseignant-chercheur notamment à Berkeley, auteur et intervenant à TEDx, grand partisan des monnaies communautaires. En plus du long documentaire que je présentais dans mon dernier billet, il nous donne ici un argument systémique fondamental supplémentaire sur lequel j'ai déjà pas mal écrit, celui de la résilience (vidéo en français) :

Je suis bien heureux d’avoir trouvé cette petite vidéo en français. Ceux qui ont critiqué mon blog en soulignant, à juste titre, qu'il couvrait une trop grande diversité de sujets vont comprendre son intérêt. Je vous renvoie donc, pour intégrer le propos de B Lietard et comprendre la notion de résilience, à mes articles sur la résilience des écosystèmes, ici: 1, 2, 3.

La recherche fondamentale constate en effet que tous les systèmes complexes suivent les mêmes lois qu'il s'agisse de biomasse, de réseau social, de système d'information, d'épidémiologie ou de monnaie. Un système peut être très efficient, il sera alors très spécialisé et donc très vulnérable. Un système peut être très résilient, il sera divers et alors très robuste mais sûrement lent et maladroit. Un système sera durable seulement s'il peut maintenir à la fois des caractéristiques de spécialisation ET de diversité (encore cette fameuse règle du "ET" !). Tel est, rapidement dit, le soubassement de l'analyse de B. Lietaer pour la monnaie. L'euro comme les monnaies nationales sont trop concentrées, trop spécialisées; si nous voulons sauver notre économie, il va falloir inventer d'autres mécanismes monétaires: des monnaies COMPLEMENTAIRES capables de compenser, de jouer de façon contra-cyclique. Voici ici un bon résumé du livre de Bernard Lietaer: Au coeur de la monnaie : Systèmes monétaires, inconscient collectif, archétypes et tabous
.
 Fatigue:

Je suis fatigué d'entendre d'une part les propos d'élus souvent incompétents mais « heureusement » vite confortés dans leurs certitudes par les économistes appointés par les grandes banques, professionnels de la langue de coton (les Artus, Betbèze, Pastré, Lorenzi … du Cercle des Economistes par exemple avec lesquels s'est même fourvoyé mon excellent ancien professeur de l'ESCP, Dominique Roux). Ceux-là font leur possible pour nous tranquilliser car ils craignent la contagion, la rupture catastrophique pour les marchés. Ils continuent à justifier les mêmes potions amères pour temporiser le plus longtemps possible sur la ligne « néo-libérale » choisie par eux pour l'économie européenne et qui démontre ses limites avant la faillite désormais très probable…

ET, je suis également fatigué d'entendre les opposants systématiques, les professionnels de la langue de bois, les angoissés du PAF, les syndiqués sur commande qui ne représentent qu'eux-mêmes, les protégés de tous poils allaités au crypto-marxisme et arcboutés sur leurs privilèges statutaires cherchant à renverser la vapeur. Ceux-là voudraient revenir au protectionnisme de l'époque du Parti, de celle du Général et parfois même à celle du Roi… au moins à ces époques bénies, on savait contre qui l'on se battait !

C'est pourquoi j'aime bien cet autre belge. En disant « autre belge», je fais référence ici à mon "commentateur" Paul Jorion à qui je reproche non pas son constat morose mais son pessimisme déprimant qui l'empêche de passer du bilan dépressif à l'analyse intelligible de solutions possibles. Cet autre belge donc, a recherché et proposé des solutions alternatives véritables à la pensée économique duale stérile rappelée ci-dessus. Son livre est une bible, je retiendrai seulement quelques cas "inspirants".

Correction du 24 Mars 2012: Paul Jorion vient de lancer sur son blog une vaste consultation de ses lecteurs dans le but d'identifier les solutions possibles. C'est bien. Bonne chance à lui donc, j'approuve cette orientation qui contredit ce que j'écrivais ci-dessus, tant mieux.

Les monnaies communautaires alternatives :

Bernard Lietaer parle de monnaies communautaires alternatives permettant de remettre de la diversité dans un système structurellement trop spécialisé, trop "étroit". Quatre pôles seraient en cours de développement dans l'espace « euro ». De quoi s'agit-il ?

Mickael Linton
Vous avez sans doute entendu parler des Systèmes d'Echanges Locaux inventés en 1984 par Mickael Linton à Vancouver. A toute petite échelle, des individus sortent du troc pour échanger une heure de bricolage contre deux kilos de patates … Ca marche tant que cela ne se voit pas trop. Mais en 1997 en Ariège, une union syndicale d'artisans du bâtiment a attaqué le SEL local pour concurrence déloyale. 3 membres du SEL ont été condamnés pour l'exemple à 2000 Francs d'amende. Depuis, on cache les SEL sous le tapis. C'est tellement marginal …

Voire ? Et si les monnaies communautaires et autres système de crédits complémentaires solidaires devenaient par nécessité une alternative économique viable ? Et si une telle initiative remettait une ville en état ? Et si toute une économie nationale en était stabilisée en réunissant des milliers de PME ? Voyons cela.

Les stars oubliées du  W W W :

Silvio Gesell
Je voudrais vous donner trois exemples dont deux sont historiques et inspirés de Silvio Gesell et le troisième (dont parle Lietaer) est contemporain. Mais il en existe des centaines y compris en France. Je vous en donnerai un de plus pour la route qui ne commence pas par "W" mais qui est français.

W pour Wâra: Dès les années 20 à Schwanenkirchen en Bavière, fut créé le Wâra, monnaie locale inspirée par Silvio Gesell. C'était un Bon d’échange qui valait un mark mais perdait l% de sa valeur par mois, une monnaie dite "fondante" pour dissuader la thésaurisation et encourager la circulation rapide de la monnaie. Comme les commerçants préféraient perdre 1% par mois sur les Wâras plutôt que de voir leurs stocks s’accroître, les Wâras commencèrent à circuler en Allemagne. Au XIXième siècle Proud'hon et quelques autres avaient tenté de créer des communautés avec de nouvelles règles y compris monétaires. En ce début de XXième siècle germanique, l'expérimentation réussit en attendant que les abominations nazies et communistes ne se résolvent dans le sang. Le Chancelier Brüning interdit l’usage du Wâra le 30 octobre 1931 ! Je me demande ce qu'en aurait fait Hitler.

W pour Wörgl: Wörgl est une petit ville proprette à 50 km à l'Est d'Innsbruck au Tyrol. C'est là qu'était né Silvio Gesell, père des monnaies fondantes déjà citées. Un peu après l'expérience du Wâra, le maire socialiste nouvellement élu dans cette ville, un paysan du nom de Michael Unterguggenberger devint une personnalité mondialement connue entre 1932 et 1933. Il avait entendu parler des théories de Gesell et connaissait les résultats de l'expérience voisine du Wâra or sa commune était délabrée et comptait 60% de chômeurs. Refusant les dogmes nazi et stalinien, ce paysan était réellement attaché à l'intérêt de ses concitoyens. De nature pragmatique, il rassembla les dernières liquidités de sa commune pour gager une monnaie locale (ci-dessus) qui elle aussi perdrait 1% de sa valeur chaque mois. Il s'en servit pour payer les volontaires prêts à refaire les routes, rebâtir les édifices publics assurer les transports locaux qui à leur tour achetaient au marché et aux artisans locaux. En deux ans, les impôts rentraient en avance, la commune était refaite et attirait des entreprises "classiques" ! La presse mondiale et notamment l'Illustration en France s'en fit l'échos et bien sûr, les élus prirent peur et interdirent cette monnaie miraculeuse ! L'Anschluss et la guerre nous firent ensuite oublier ce succès; pas complètement d'ailleurs car des dizaines de villes aux USA utilisèrent ce système et les SEL en dérivent même si le côté "fondant" n'est pas souvent repris. Une expérience similaire a été tentée en 1933 à Nice et interdite par Laval. Une autre a vu le jour à Lignières en Berry en 1953 et a bien fonctionné avant d'être freinée par les autorités françaises.

Siège de la banque WIR à Bâle
W pour WIR: C'est vrai que de depuis quelques années, vous êtes habitués à ce que les W marchent par trois ! Voici le troisième, lancé à la même époque et sur les mêmes idées en Suisse romande. Silvio Gesell a fini sa vie dans ce pays. Fondé sur ce même principe de monnaie locale non convertible, le WIR n'est pas fondant et il a depuis longtemps passé le stade de curiosité locale qui amuse les bobos à queue de cheval ... La Banque WIR a créé une monnaie mais aussi un système de prêt et s'adresse aux PME. Plus de 60000 PME y adhèrent. On estime que cela représente le cinquième de l'économie Suisse qui participe à ce système différent. 1,7 MM de Francs suisse ont été échangés sous forme de WIR en 2011. Dans le pays de l'ex-secret bancaire, voici un secret sympathique qui avait aussi été bien gardé. Je reviendrai sur la Suisse dans mon prochain billet car c'est aussi le pays de la démocratie directe et ce dernier point va certainement être un point crucial des réformes politiques à engager pour qu'adviennent les réformes bancaires et financières nécessaires.


En quoi sommes-nous concernés ?

Sont concernés mes amis narquois aux bras croisés et au portefeuille bien fermé qui n'hésitent pas à me taxer au mieux "d'intellectuel", au pire de rêveur, voici tout de suite un lien vers le site de NEF qui à Lyon sous le label Finansol se propose de développer une sorte de WIR pour les TPE françaises en drainant une épargne solidaire ... J'aime bien cela car je crois surtout aux idées qui ouvrent sur la création d'activités et c'est le cas !

Nous sommes concernés comme l'a été Unterguggenberger ... si nous préférons agir que nous lamenter en attendant un homme providentiel casqué et botté ... Engagé comme je le suis dans une action de développement territorial, que j'aimerais donc qu'élus, fonctionnaires et chefs d'entreprises aient le courage d'essayer ce qu'a tenté il y a si longtemps ce simple paysan !

Nous sommes concernés parce que ces expériences ne sont pas toutes anecdotiques comme le montre le cas du WIR. Elles sont, pour des auteurs sérieux comme B. Lietar, l'un des pères de l'Euro, des solutions contra-cycliques, communautaires et complémentaires viables et nécessaires. Il faut en faire des piliers nouveaux auxquels ancrer l'économie des vrais gens, on verra bien comment évoluera alors la "grande finance". Il ne s'agit pas de substituer l'une pour l'autre, il s'agit de faire AVEC. Il s'agit aussi de ne pas oublier que l'hyper-présence d'internet va certainement rendre les monnaies locales "virtuellement" locales c'est-à-dire que les communautés pourront être ici ET partout ! Et n'oublions pas par la-dessus l'impact du Mobile Banking ...

Nous sommes concernés parce que nous allons bientôt élire un nouveau monarque républicain puis de nouveaux barons et qu'il va falloir batailler pour que nos nouveaux "représentants" ne saccagent pas dans l'oeuf par bêtise, par peur ou par intérêt, la "petite finance" des vrais gens comme l'ont fait avant eux les "démocrates" allemands et autrichiens dans les années trente. Ces vrais gens que nous sommes risquent fort avoir besoin de solutions nouvelles pour tenir le coup pendant qu'ils rembourseront les dettes accumulées par l'Etat auprès de la "grande finance".

Mon prochain article vous parlera de la nécessaire réforme démocratique qui doit accompagner cette micro-révolution discrète de la "nouvelle finance communautaire". A suivre donc ...

Quelques référence utiles:
les_monnaies_sociales_marie_fare.pdf (Objet application/pdf)  (article universitaire solide de cadrage)
TEDxBerlin - Bernard Lietaer - 11/30/09 - YouTube
Wörgl ou l’« argent fondant » - Wikisource (l'expérience de Wörgl en détail)
http://1001monnaies.com/wp-content/uploads/2011/03/lignieres-en-berry_10-12.pdf une expérience en France dans les années 50.
http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=1368 
http://www.alliance-sociale.org/spip.php?article39
http://sec.lorangebleue.org/
http://wiki.thetransitioner.org/Fran%C3%A7ais/Les_monnaies_libres/Les_monnaies_libres_en_quelques_mots
 Le 'wir', une drôle de monnaie septuagénaire - swissinfo
 Money as Debt : Animated Video by Paul Grignon, References Page
 Centre de ressources complémentaires Monnaie - ccGallery
The Terra TRC White Paper (2004)

dimanche 4 mars 2012

L’argent-dette, partie 1 : le constat de la rareté.

Ceci est un essai de synthèse sur cet argent qui nous est nécessaire pour vivre et qui tend pourtant désormais à compromettre l’équilibre de nos sociétés. Peut-être allons-nous être conduits à réaliser la plus importante innovation sociale de l’Histoire récente. 

Je propose d’abord de visionner ce documentaire d’Alan Rosenblith  et de vous faire une idée simple de ce qu'est l'argent en réalité.



La crise financière que nous traversons depuis fin 2008 va avoir des conséquences importantes. Elle s’est exacerbée avec la forte probabilité révélée par certains économistes de voir nos Etats contraints de décider le moratoire sur leurs dettes. Nos Etats seraient donc en faillite (M. Fillon l’avait annoncé en Septembre 2007 avant de se faire taper sur les doigts par Sarkozy). On s'attend à ce que les banques créancières chutent entraînant une dépression économique… Un scénario catastrophe se dessine donc pour l'instant retardé par les effets de l’injection des 750 MM€ d'argent-dette réalisée en Décembre 2011 dans les banques européennes par la BCE ... De ce fait, ce qui est raconté dans ce film et qui n'est certes pas nouveau pourrait bien prendre une importance décisive.

Qu’est-ce que la monnaie ?

Dans ce petit film, Bernard Lietaer, l’un des inventeurs de l’ECU et ancien trader, nous le dit : la monnaie est souvent décrite par ses fonctions mais rarement pour ce qu'elle est vraiment : « La monnaie, c’est un accord ». Deux personnes qui réalisent une transaction s'entendent pour accorder à un tierce « signe » une valeur commune leur servant de référence, par convention. Ainsi un pâtissier et un boucher pourront échanger un gâteau contre un steak valant chacun 10€. Simplement la monnaie leur permet de procéder sans troc, sans se voir, ni même le savoir. Les 10€ pourront être échangés entre eux et leurs clients et fournisseurs respectifs un grand nombre fois et au passage se réalisera entre eux indirectement l’échange gâteau-steak … La monnaie n'est donc qu'une convention qui facilite l'échange. Chaque acteur accorde sa confiance à un signe monétaire qui va permettre, faciliter, fluidifier les échanges économiques. Ainsi, la monnaie n’est pas une chose, ce n’est pas une valeur en soi, c’est un signe qui matérialise un échange, un flux. L’argent est donc … un système d’information qui garde la trace de ce que chacun doit à chacun. J’ai trouvé cette petite histoire assez connue sur ce site … qui illustre bien ce rôle de facilitateur de flux :

« Journée maussade dans un petit bourg humide au fond de l’Irlande. Il tombe une pluie battante et les rues sont abandonnées. Les temps sont durs, tout le monde est endetté tout le monde vit à crédit. Arrive un touriste allemand riche. Il arrête sa belle voiture devant le seul hôtel de la ville et il entre.
Il pose un billet de 100 EUR sur le comptoir et demande à voir les chambres disponibles afin d’en choisir une pour la nuit. Le propriétaire de l’établissement lui donne les clés et lui dit de choisir celle qu’il veut.
Dés que le touriste monte l’escalier, l’hôtelier prend le billet de 100 EUR, file chez le boucher voisin et règle sa dette envers celui-ci. Le boucher, qui doit de l’argent À un éleveur de porcs, se rend immédiatement chez lui et lui donne le billet de 100 EUR. L’éleveur à son tour règle ses dettes envers la coopérative agricole où il achète ses fournitures.
Le directeur de la coopérative court au pub, régler son compte au bar. Le barman, glisse le billet à la prostituée qui lui fournit ses services à crédit déjà depuis des semaines Celle-ci, qui utilise l’hôtel professionnellement, court régler son compte avec l’hôtelier. L’hôtelier pose le billet de 100 EUR sur le comptoir où le touriste l’avait posé auparavant.
Le touriste descend l’escalier, annonce qu’il ne trouve pas les chambres à son goût, ramasse son billet et s’en va.
Personne n’a rien produit, personne n’a rien gagné, mais personne n’est plus endetté et le futur semble beaucoup plus prometteur. »

Qui crée l’argent ?

La réponse semble étonner les personnes du commun dans le film: ce sont les banques qui créent l’argent en accordant des prêts. L’argent sous la forme de pièces et billets (M1) est une petite partie des signes monétaires en circulation qui n’a pas de valeur intrinsèque d’ailleurs. L’Etat lui-même emprunte aux banques qui créent d’autant plus de monnaie (M2). Seulement, le banquier, qui est un courtier en signes monétaires, a besoin de se rémunérer et facture un intérêt. C’est le prix de son service. Et quel service ! C’est lui qui crée cet instrument fantastique qui permet de réguler les échanges ! 
Réfléchissons-y sous cet angle: grâce à lui, tout le monde s’accorde et la machine économique et  sociale peut fonctionner tranquillement. En fait, il s’agit là du principal outil de gouvernance dont nous disposons … Savez-vous au passage que la part du secteur financier en part de PIB en France est de 4,5% et même de 9% en Grande Bretagne ? C’est beaucoup mais enfin, c’est peu à côté du signalé service que nous rend l’argent … quand on en a ! Car petits irlandais désargentés ont apparemment besoin du billet du touriste pour régler leur problème entre eux, n'est-ce pas un peu étonnant qu'ils ne trouvent pas le moyen de s'organiser entre eux ?

Où est le problème ?

L’attribution aux banques de ce pouvoir régulateur se paye d’un intérêt qui aboutit in fine à deux choses. Certains acteurs font défaut et malgré la croissance économique générale, le phénomène de défaut semble inéluctable du fait d’un phénomène de boule de neige lié à l’effet de levier. Les Etats qui ont accepté de puiser dans les marchés pour éponger leurs déficits sont en train de le réaliser … trop tard. Mais en attendant que le taux de défaut devienne trop élevé, certains acteurs accumulent l'argent qui manque aux autres comme les irlandais de notre histoire.

Certes, les intérêts semblent faibles au regard du capital emprunté mais, cumulés, ils deviennent vite trop lourds. Dans le cas des Etats, la dette cumulée approche ou dépasse le total du PIB or personne ne semble s’apercevoir que le PIB n’est pas la propriété des Etats ! Le PIB n’est pas la grandeur qui sert à rembourser la dette. L’Etat rembourse sur ses recettes, fiscales notamment. Imaginez-vous qu’un Etat endetté à 100% de son PIB veuille taxer la totalité de son PIB c’est-à-dire confisquer toute la production, pour se désendetter ? C’est ridicule et c’est pourquoi, le crash est évident. Le mécanisme de l’intérêt conduit mécaniquement à une course sans issue. Du coup, finalement, la situation actuelle n’est peut-être ni si surprenante, ni si dramatique. Une remise en cause fondamentale de nos idées-reçues économiques et sociales est peut-être en train d'apparaître ... laborieusement.

L’argent est rare !

Nous le savons tous, l’argent est rare et donc cher mais ce n’est pas cela qui fait sa valeur … Nous n’avons pas l’habitude de le voir comme un simple signe facilitant une intermédiation mais comme un objet désirable en soi … et pourtant il ne se mange pas ! Je ne suis pas convaincu personnellement que la construction monétaire à base bancaire classique soit ipso facto une construction erronée en soi sur courte période tant que la croissance est possible. Cependant, nous savons aussi que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Nous savons qu’une minorité d’occidentaux trouvent que la croissance n’est pas une bonne chose et surtout que les limitations en ressources naturelles interdisent désormais une telle croissance à un terme désormais proche. Et nous constatons de toute façon déjà en Europe la fin de la croissance !
Il se produit alors une concentration mécanique de l’argent dans les mains d’un petit nombre de privilégiés financiers et autres qui n’ont certes aucun intérêt à ce que la société de l’argent-dette soit remise en cause. La redistribution des fruits de la croissance s’est arrêtée dans les années 90 et la compétition nécessaire entre acteurs pour continuer à rembourser les banques se traduit par le développement d’une « classe moyenne" en voie de paupérisation: les chômeurs entre autres car le travail aussi est rare !

Prochaines étapes :

Je vous propose comme le fait le film ci-dessus de poursuivre cette réflexion en partant justement du point où nous venons d'arriver: la rareté de l’argent. Ceci va nous obliger à considérer des solutions pratiques et intéressantes pour sortir de la seringue dans laquelle nous nous sommes enfermés nous-mêmes. Mon dernier article sur le dopage annonçait en partie ce qui vient dans mes billets suivants:
  1. remettre en cause les excès de la logique compétitive et de la spécialisation monétaire,
  2. pratiquer une autre forme de « gouvernance » que celle l’argent-dette,
  3. bien identifier l'obstacle médiatico-politique à lever ou à contourner pour agir.
Certains d’entre vous sont sceptiques sans doute. N’hésitez pas à écrire un commentaire. Mais dites-moi, pourquoi les candidats aux prochaines élections ne parlent-ils pas de cette réalité structurellement toxique de notre système monétaire ? … A suivre.