samedi 31 octobre 2015

Leaders aveugles: aujourdhui comme en 40 ?

Et si les vérités historiques les plus ancrées et jamais revisitées étaient des légendes agissant aujourd’hui comme des freins à notre liberté de pensée et à notre liberté d'action collective ? Je vous propose aujourd’hui un exemple historique pour réapprendre à raconter des histoires "inspirantes" mais authentiques et fondées sur la réalité et non sur des mythes.

Le leadership et les biais intellectuels qui lui font obstacle

Dans l’article précédent, je partais du parcours de Raphaël pour tenter d’éclairer la déroute des Bleus en rugby contre les Blacks. Je voulais montrer que de telles raclées sont des défaites de l’intelligence et de la motivation d’un collectif et d'un leadership déficients. Je n’ai pas été clair car certains ont cru que je ne parlais que de rugby, d’autres ont évoqué en retour le dopage. 

Non, dans ce blog, je veux désormais parler des légendes qui remplacent les leçons de l’expérience. Je veux parler de l’aveuglement et du dogmatisme qui tiennent lieu de stratégie et de réflexion. Je veux parler des croyances limitantes et des peurs qui remplacent la détermination et l’action pragmatique. Je veux parler des conservatismes et des préjugés qui sont des pièges constants pour tout leader, pour tout décideur, pour toute gouvernance. 

Le rugby n’a été que mon premier exemple. Aujourd’hui, je vais revenir sur un épisode historique majeur notamment à la faveur d'un ouvrage qui vient de paraître: Les mythes de la Seconde Guerre Mondiale. Je vais parler de La Bataille de France du 10 Mai au 22 Juin 1940.

L’incroyable défaite*

Traditionnellement, les historiens établissent le bilan suivant:
•    Allemagne : 49 000 morts et disparus, 111 000 blessés.
•    France : 92 000 morts, 250 000 blessés.
C’est dire que cette bataille n’a pas été une promenade de santé ni pour les vaincus bien sûr, ni pour les vainqueurs non plus même si les études récentes réduisent un peu ces chiffres notamment du côté français (65000 morts). Pour mémoire, le débarquement en Normandie en 1944 a fait 10000 morts alliés.

Un premier constat est donc que les soldats n’ont pas fui et se sont battus contrairement à ce qu’une certaine désinformation notamment anglo-saxonne a voulu faire croire. Certes la population était majoritairement pacifiste, certes une partie de l’extrême droite était sympathisante envers les nazis et certes les communistes restaient neutres par loyauté envers Staline depuis le pacte germano-soviétique d’Août 1939 mais l’armée, elle, s’est battue et a payé cher sa loyauté. Mais le constat de la plus retentissante défaite de l’armée française depuis Azincourt reste vrai. Alors pourquoi l’armée de terre française qui passait pour la plus puissante de son époque s’est-elle effondrée et surtout aussi vite ? 
De Gaulle à la BBC le 18 Juin 1940

Nous avons tous « entendu » l’appel du 18 Juin du Général de Gaulle, enfin tel qu’il a été restitué après censure:
« Nous avons été surpris et submergés par la force mécanique, la tactique de l'ennemi. Mais il y a, malgré tout, des raisons d’espérer. »
Le véritable texte, personne ne l’a entendu :
« Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi.
Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui.
»


Or de Gaulle qui s’était battu à la tête d’unités cuirassées rassemblées à la hâte à Abbeville et à Montcornet, a fait reculer la Wehrmacht. Il évoque la supériorité matérielle allemande et les erreurs du commandement français. Et la légende nationale a surtout retenu l’image des énormes Panzer IV (pas meilleurs ni plus nombreux) et des sirènes des bombardiers en piquet Stukas. Que disent les historiens et historiographes modernes sur la supériorité mécanique allemande ?

Une supériorité matérielle alliée

Dans un excellent livre** Les mythes de la Seconde Guerre Mondiale, un ouvrage bref et truffé de sources complémentaires, un collectif d’historiens modernes tout ce qu’il y a de plus estampillés (CNRS et autres), démontent 23 mythes de la seconde guerre mondiale et estiment notamment que la défaite française n’avait rien d’inéluctable. L’un de ces mythes est que la France aurait été vaincue par une force mécanique bien supérieure. Il n’en est rien.

Voici les chiffres :
Populations*** (millions) : France, 41,6 (plus de 120 avec les colonies), Royaume Uni 47,7 (plusieurs centaines de millions avec l’Empire), Allemagne 68,4 (plus 8 avec les populations germanophones orientales réputées mobilisables par les nazis).
Total des troupes disponibles*** (divisions) : France, 81 ; Grande Bretagne, 31 ; Allemagne 94
Chars** : 2574 français contre 2285 allemands. Le B1 français était à l’époque le char le plus puissant du champ de bataille. A cette supériorité relative s’ajoutaient les milliers de chars plus anciens qui auraient pu assurer défenses statiques, relèves et réserves que n’avaient pas eu le temps de construire les allemands du fait des traités d’après 1918.
Char B1
Artillerie lourde**: forces équivalentes mais le canon de 75 français reste le plus efficace par sa maniabilité et donne l’avantage à l’armée française. Il sera récupéré en masse par la Wehrmacht et utilisé sur tous les champs de bataille européens par elle jusqu’en 1945 pour appuyer ses divisions blindées.
Aviation** : 4500 pour les alliés contre 3500 pour les allemands. On sait que sur le terrain cette supériorité ne sera pas utilisée car les avions anglais resteront en Angleterre et nombre de chasseurs français notamment les Dewoitine 510 et 520 ne pourront voler. Ce dernier valait pourtant le Messerschmitt 109 et bien que construit en trop petit nombre fut tout de même crédité de 147 victoires ! Le problème c’est que nombre d’avions ne seront jamais "bons de guerre" car leur armement, leurs hélices et leurs trains d’atterrissages avaient été démontés et stockés indépendamment des avions par peur des sabotages de la part des ouvriers des arsenaux réputés pacifistes ou communistes …
Dewoitine 520
On a souvent prétendu que la France n’avait rien vu venir, que ses gouvernements n’avaient pas réarmé. Mais qui se souvient que l’effort de la IIIème république y compris sous Léon Blum a été massif au point que déjà en 1932, elle était sur le banc des accusés lors de la conférence sur le désarmement** ? Si vis pacem para bellum (d'après Végèce dans Epitoma Rei Militaris) !

Alors, puisque les causes ne sont pas à chercher strictement dans la supériorité numérique, matérielle ou technologique,  y-a-t-il d’autres causes militaires ?

Les causes militaires de la défaite : stratégiques ou tactiques ?

On a prétendu que la stratégie défensive appuyée sur la ligne Maginot était une erreur. En réalité, il s’agit d’une véritable stratégie dont l’exécution sans faille aurait pu être gagnante. La ligne Maginot d’ailleurs ne fut pas prise d’assaut et ses équipages résistèrent. Il s’agissait d’une étape initiale devant ralentir ou concentrer l’attaque allemande pour la « pincer » en son point faible selon le mot de Gamelin (Généralisme français). Mais les plans allemands d’attaque de la Belgique ayant été éventés, ceux-ci firent l’impensable: passer par les Ardennes réputées infranchissables. Erreur conceptuelle du commandement français. Et les allemands le firent vite car personne n’a eu le temps de les « pincer » au sortir de leur concentration alors même que parfois leurs camions du soutien étaient complètement coincés dans des embouteillages ! 

La deuxième erreur française a été la lenteur. Il a fallu deux jours à Gamelin pour réagir à partir de l’arrivée de l’information de l'offensive dans les Ardennes. Trop tard, la percée sur Sedan était réalisée. Causes tactiques : les considérables moyens français n’ont donc servi à rien.

Le gros de l’armée allemande sur le terrain avançait aussi lentement que l’armée française. Elle allait à pied et à cheval. La différence : elle a concentré ses chars, ses avions et les a mis en relation par des moyens de transmissions modernes pour gagner rapidement l’avantage en portant son attaque sur le point faible français. Classique, comme en rugby, on oppose le lourd au léger et le rapide au lent ! Tactique encore.

Enfin, alors que le break était fait, l’état major continuait à négocier avec de Gaulle le regroupement des chars éparpillés sur tout le front dans des régiments d’infanterie, et se préparait toujours à une guerre longue alors que l'issue du combat était imminente. Pendant ce temps, le Führer, pensant à l'ancienne lui-aussi, ordonnait aux généraux Guderian et von Manstein  d’attendre le gros des troupes lentes. Ils désobéissaient et coupaient alors le front allié en Picardie. Ils s’exposaient à la double contre-offensive des anglais et des français de Gaulle mais qui fut menée avec des moyens trop limités. Bluff, vitesse et détermination. Tactique encore. Audace d’un côté, respect de la hiérarchie de l’autre.

A cela s’ajoute encore la concentration des camions porteurs de jerrycans d’essence côté allemand pour rendre leurs chars et leurs avions 100% opérationnels quand la logistique française obligeait de nombreux chars à rester immobiles faute de carburant ! Tactique une nouvelle fois.

Un mot sur le chef français, le Général Gamelin. Voici ce qu'en dit Churchill dans ses mémoires: « C'était un homme qui aimait son pays, plein de bonnes intentions et qui connaissait son métier. ». Ce qui est terrible, c'est ce qu'il ne dit pas. D'évidence Gamelin réputé intelligent et compétent n'était pas le leader situationnel qu'il aurait fallu !

Le Blitzkrieg coup de chance ou stratégie ?

Les historiens savent désormais que ce que je viens de résumer trop vite ne résultait pas vraiment
Jean Baptiste Eugène Estienne
d’une stratégie délibérée. Elle a été baptisée Blitzkrieg bien APRES par des journalistes pour la propagande nazie****. On en accorde la paternité de l'idée au général français et polytechnicien Jean Baptiste Eugène Estienne (ci-contre) qui plaida ainsi pour l'arme blindée autonome qui fut ensuite systématiquement refusée à de Gaulle:
« Imaginez, Messieurs, le formidable avantage stratégique et tactique que prendraient sur les lourdes armées du plus récent passé, cent mille hommes capables de couvrir quatre-vingt kilomètres en une seule nuit avec armes et bagages dans une direction et à tout moment. Il suffirait pour cela de huit mille camions ou tracteurs automobiles et de quatre mille chars à chenilles et montés par une troupe de choc de vingt mille hommes. »

En fait, il s’agissait pour la Wehrmacht tout simplement d’une action opportuniste classique de surprise servie efficacement par un collectif peu nombreux mais entraîné et bien équipé qui a parfois eu de la chance mais qui a surtout su profiter de la désinformation et de la désorganisation de son ennemi pour déployer rapidement une tactique déjà testée et sans trop de failles.

Les causes organisationnelles, humaines et mentales de la défaite

Mais alors, si l'infériorité française n’était ni matérielle, ni stratégique mais seulement tactique, comment la défaite a-t-elle pu être si massive, si totale, si définitive ? Comment n’y a-t-il pas pu y avoir, comme sur la Marne en 1914, un grain de sable et une inversion de tendance plus conforme au réel rapport des forces ?
Il y a eu des grains de sable, je cite ici l'article de Vaïsse dans le livre de Lopez et Wieworka**: "Lorsque les blindés et les troupes de Guderian foncent à travers les Ardennes, on assiste à un embouteillage géant de 41000 véhicules dans un étroit corridor dont les troupes françaises auraient pu profiter pour attaquer, mais les rivalités entre terriens et aviateurs retardent la décision d'intervention et la concentration des moyens allemands est telle qu'elle balaie la résistance française" ... L'organisation allemande n'était donc pas sans faille ... mais les français ne surent jamais prendre leur chance.

Nous venons d’ébaucher les causes tactiques. Côté français, le commandement de l’aviation bataillait avec celui de l’armée de terre, les avions n’étaient pas tous "bons de guerre", les chars n’avaient pas tous assez d’essence, ils étaient dispersés en appui de régiments d’infanterie. Et on croyait encore avoir le temps de s’organiser pour une guerre longue, on avait pris l'habitude depuis presque un an d'attendre passivement … 

Ce n’est pas la stratégie qui était erronée mais la manière de penser du commandement sur le terrain. Le leadership. La structure résultante était lente, dispersée, peu efficace, pas soutenue. Ainsi une énorme armée inerte a été vaincue par une force opérationnelle beaucoup plus réduite mais rapide, déterminée et soutenue. Le gros de la troupe n'a jamais combattu c'est d'ailleurs comme cela que je peux vous en parler car mon grand père, simple soldat, a pu traverser à pied les lignes allemandes après la percée de Sedan dans le trou laissé entre les blindés et les fantassins à pied. Il fut démobilisé près de Montpellier en n'ayant jamais tiré que sur des lapins !

Même si les chars Panzer ou les sirènes des Stukas ont pu causer des abandons de postes à certains endroits (voir l'épisode de Bulson** qui montre que la panique fut la seule véritable 5ème colonne de l'époque qui est encore un mythe), ce n’est pas non plus la valeur des soldats qui est en cause. Ce qui est en cause c’est l’emploi des moyens au bon moment et au bon endroit. Des causes tactiques ( processus d’organisation et de décision) comme le dit de Gaulle, qui découlent d’un processus mental  déphasé, inadapté, incapable d'apprécier le réel ni d’agir avec détermination. C'est le "leadership" français qui était alors en cause à l’exception notable de Gaulle et de quelques autres comme Estienne que l’on ne voulait évidemment pas entendre. Et aujourd'hui ?

L’amnésie historique et la légende nationale

Le drame de cette histoire, de notre histoire, c’est qu’en dehors d’historiographes sérieux comme Jean Lopez et Olivier Wieworka et leurs collègues**, personne ne semble en tirer les leçons profondes. C’est pour cela que je me demandais dans mon dernier article si les « gros pardessus » du rugby sauraient tirer les leçons de leur déroute. Car pour moi, les causes mentales profondes de ces deux désastres sont les mêmes : dogmatisme, aveuglement face au réel, absence de détermination, tactique déficiente. En bref un leadership déficient.

En effet, pour rebâtir la cohésion politique et sociale après la libération, ce même livre** montre que l’on a inventé des mythes : celui de la supériorité mécanique de l’Allemagne et ainsi les causes mentales et leurs conséquences tactiques ont été minimisées et oubliées. On a ensuite redoré le blason de la France a posteriori en la dotant d’une force nucléaire qui lui a garanti un temps un statut de grande puissance. On a encensé la Résistance ou le rôle retardateur des convois allemands tenu par les cheminots lors du débarquement en Normandie, glorifié des faits d’armes mineurs comme Bir Hakeim ou Koufra devenus de véritables mythes fondateurs de la République. 

En quoi tout ceci nous servirait-il aujourd’hui ?

En fait, sans vouloir ternir la mémoire des résistants, des cheminots ou des combattants « Free French », leur rôle militaire a été totalement anecdotique. De Gaulle et les gouvernements de la IVème république avaient l'impérieuse nécessité politique de ré-inventer un roman national glorieux. Et il est à craindre que cela ait conduit ceux de la Vème vieillissante à l’amnésie historique et ouvert un boulevard à la tendance actuelle à ne pas vouloir voir les réalités en face ni l'absolue nécessité de réformes profondes de l'Etat et de ses structures.

Les vieux généraux de 1940 se battaient pour que les nouvelles armes restent sous leur commandement au sein d'unités dépassées. Aujourd'hui élus et partis politiques préparent les prochaines élections se contentant d'intégrer à leurs discours les "éléments de langage" du moment. Or la logistique des régiments d’infanterie d’alors savait bien générer l’avoine des chevaux mais pas l’essence des chars ! Et de la même façon, on demande aujourd'hui à une armée de 5,7 millions de fonctionnaires de mettre en œuvre des mesures visant à accompagner et développer la compétitivité d’une économie dont ils ne connaissent rien et qui se fait à coup de ruptures technologiques et de changement de paradigmes … pendant que les capitaux disponibles irriguent surtout les structures chargées de les gérer.

Alors maintenant, voyez-vous comme moi ce lien désastreux qui n’en finit pas de se tisser entre les aveuglements du passé ou du sport-spectacle et ceux de la politique économique et sociale d’aujourd’hui ? Je serais ravi que vous me convainquiez de mon erreur. 

En attendant, je poursuivrai en vous proposant divers autres exemples de ce lumineux aveuglement, volontaire ou non, qui fait obstacle à un leadership efficace et je vous parlerai encore de ceux, comme de Gaulle avant 40, que l’on écarte ou que l'on ostracise pour l’avoir révélé.
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* Titre du livre de l’historien Marc Bloc, L’étrange Défaite, Gallimard folio 1990. (1ère éd 1946)
**  Les mythes de la Seconde Guerre Mondiale, particulièrement le chapitre 2 par Maurice Vaïsse
*** http://www.atf40.fr/ATF40/documents/Introduction.pdf
**** Karl-Heinz Frieser, Le mythe de la guerre-éclair; La campagne de l'Ouest, Editions Belin 2003 (1ère éd en allemand 1955) 

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